LIVRE XXXVIII
Dans son écrit, il a la logique de Claude, la véhémence de Jiiricu; sa colère n'ôte rien à sa pénétration, dans cette lutte impie il entrevoit le triomphe du déisme.
«Ne vous y trompez pas, s'écrie-t-il en s'adressant aux persécuteurs, vos triomphes sont plutôt ceux du déisme que de la vraie foi. Je voudrais que vous entendissiez ceux qui n'ont d'autre religion que celie de l'équité naturelle. Us regardent votre conduite comme un argument irréfutable; et lorsqu'ils remontent plus haut, et qu'ils considèrent les ravages et les violences sanguinaires que votre religion catholique a commises pendant six ou sept cents ans par tout le monde, ils ne peuvent s'empêcher de dire, que Dieu est essentiellement trop bon, pour être l'auteur d'une chose aussi pernicieuse que les religions positives; qu'il n'a révélé à l'homme que le droit naturel ; mais que des esprits ennemis de notre repos sont venus, de nuit, semer la zizanie dans le champ de la religion naturelle, par l'établissement de certains cultes particuliers, qu'ils savaient bien qui seraient une sémence éternelle de guerres, de carnages et d'injustices. Ces blasphèmes font horreur à la conscience; mais votre église répondra devant Dieu, puisque son esprit, ses maximes et sa conduite les excitent dans l'âme de ces gens-là.»
Il ajoute, en terminant:
((Quoique humainement parlant, vous ne méritiez pas qu'on vour plaigne , je ne laisse pas de vous plaindre , de vous voir une si furieuse disproportion de l'esprit du christianisme. Mais je plains encore davantage le christianisme que vous avez rendu puant, pour me servir de l'expression de l'Évangile , auprès des autres religions. Il n'y a rien de plus vrai , que le nom de chrétien est devenu justement odieux aux infidèles, depuis qu'ils savent ce que vous valez. Vous avez été, pendant plusieurs siècles, la partie la plus visible du christianisme; ainsi c'est par vous qu'on a dû juger du tout. Or, quel jugement peut-on faire du christianisme si on se règle sur votre conduite? Ne doit-on pas croire que c'est une religion qui aime le sang et le carnage, qui veut violenter le corps et l'âme, qui, pour établir sa tyrannie sur les consciences et faire des fourbes et des hypocrites, en cas qu'elle n'ait pas l'adresse de persuader ce qu'elle veut, met tout en usage, men-
songes, faux serments , dragons , juges iniques, chicaneurs et solliciteurs de méchants procès, faux témoins, bourreaux, inquisiteurs, et tout cela ou en faisant semblant de croire qu'il est permis et légitime, parce qu'il est utile à la proclamation de la foi, ou en Le croyant effectivement, qui sont deux dispositions honteuses au nom chrétien.»1
Les plaintes des réfugiés ne troublaient pas plus la quiétude de Louis XIV, que les cris déchirants des victimes de ses dragons; sa conscience était calme. L'édit de révocation était, à ses yeux, une œuvre sainte et ^politique; sainte, elle ramenait des égarés au bercail de l'Église; politique, elle consolidait les bases de la monarchie. — Nous manquerions aux droits imprescriptibles de la vérité, si nous ne faisions pas valoir, en faveur de ce prince, les circonstances atténuantes qui seules expliquent un acte condamné par la morale et flétri par l'histoire.
Louis XIV, nature essentiellement despotique, ne pouvait aimer les protestants, parce que, tout soumis qu'ils furent sous son règne, ils avaient des principes qui limitaient son pouvoir royal; leurs luttes, la crainte qu'ils avaient toujours inspirée, les troubles qui, à leur occasion, avaient désolé la France , furent leurs accusateurs auprès d'un roi, qui, dès son avènement au trône, aspira à l'autocratie la plus absolue, et la réalisa. Dès son jeune âge, il avait appris à l'école de sa mère, à haïr «le petit troupeau», et, comme il nous l'apprend lui-même, la pensée de le détruire devint chez lui une idée fixe, qui lui fit oublier qu'ils avaienf pris le parti de Henri III contre la Ligue, et porté au trône son aïeul à la pointe de leurs épées; il oublia même qu'il leur devait, en partie, sa couronne, quand, aux jours agités de la Fronde, ils se déclarèrent pour lui contre la turbulence des insurgés; son jugement fut troublé, et il crut travailler à la grandeur de la France, en l'asseyant sur le double fondement de l'unité religieuse et de l'unité politique. Ce que le prince avait commencé, le catholique l'acheva ; il crut être agréable à