‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 83 sur 253 · LIVRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVIII

Dieu en lui offrant , en expiation de sa vie scandaleuse , le sacrifice des protestants, et, suivant l'expression un peu forte, mais vraie au fond, de Saint-Simon, il expia ses péchés «sur le dos des protestants. »

Quand il révoqua l'édit de Nantes, il crut, comme il le dit dans l'exposé des motifs , que la Réforme était déracinée du sol français; il ne connaissait pas non plus, dans toute leur étendue, les cruautés des convertisseurs, et ne doutait pas que le règne des rigueursnécessairesnefut passé ou ne prit bientôt fin. Il devait donc s'applaudir de son œuvre pjus que de sa plus grande victoire; son entourage n'était pas propre à lui ouvrir les yeux; ce n'était qu'un immense concert d'éloges. Jamais empereur, chargé des dépouilles opimes d'un peuple vaincu, ne fut salué par de plus immenses acclamations le jour de son entrée triomphale dans Rome, que Louis, après qu'il eut détruit l'œuvre de son aïeul. Bossuet, que quelques historiens ont voulu, pour l'honneur de son grand nom, représenter comme étranger à l'acte de révocation, s'élève jusqu'au plus haut lyrisme : «ne laissons pas, s'écrie-t-il dans son oraison funèbre de Letellier, publier ce miracle de nos jours, faisons en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église; agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente; hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Ceux qui vous ont précédé dans ce beau travail, racontent qu'avant qu'il .y eût des empereurs dont les lois eussent ôté les assemblées aux hérétiques, les sectes demeuraient unies et s'entretenaient longtemps. Mais, poursuit Sozomène, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens, et qu'ils eurent défendus ces conventicules, la loi ne permettait pas aux hérétiques de s'assembler en public ; et le clergé , qui veillait sur eux , les empêchait de le faire en particulier. De cette sorte, la plus grande partie se réunissait, et les opiniâtres mouraient sans laisser de postérité, parce qu'ils ne pouvaient ni communiquer entre eux, ni enseigner librement leurs dogmes. Ainsi tombait l'hérésie avec son venin , et la discorde rentrait dans les enfers d'où elle était sortie. Voici , Messieurs, ce^que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église; mais nos pères n'avaient pas vu,

comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup, les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises, trop étroites pour les recevoir, leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre l'ordre1, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement : l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée, comme le plus bel usage de l'autorité et le mérite du prince plus connu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis, poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin , à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne ce que les six cent trente Pères disaient autrefois dans le concile de Chalcédoine. Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus; Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre, c'est le vœu des églises, c'est le vœu des évêques.»5

Fléchier, que nous retrouverons plus tard à Nîmes, au milieu des dragons de Basville , brûla son encens devant la grande idole du jour. « Quel spectacle , s'écrie-t-il, s'ouvre ici à mes yeux, et où me conduit mon sujet! Je vois la droite du Très-Haut changer, ou du moins frapper les cœurs, rassembler les dispersions d'Israël, et couper cette haie fatale qui séparait , depuis longtemps , l'héritage de nos frères d'avec le nôtre. Je vois des enfants égarés revenir en foule au sein de leur mère; la justice et la vérité détruire les œuvres de ténèbres et de mensonges; une nouvelle église se former dans l'enceinte du royaume, et l'hérésie, née dans le concours de tant d'intérêts et d'intrigues, accrue par tant de factions et de cabales, fortifiée par tant de guerres et de révoltes, tomber tout à coup, comme un autre Jéricho, au bruit des trompettes évangéliques, et de la puissance souveraine qui l'invite ou qui la menace. Je vois la sagesse et la piété du prince, excitant les

1. Bossuet ne pouvait ignorer Tédit qui obligea 700 pasteurs à s'exiler.

2. Oraison funèbre du chancelier Leteilier, prononcé par Bossuet lo 23 janvier 1686.

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uns par ses pieuses libéralités ; attirant les autres par les marques de sa bienveillance, relevant sa douceur par Sa Majesté; modérant, la sévérité de ses édits par sa clémence, aimant ses sujets et haïssant leurs erreurs; ramenant les uns à la vérité par la persuasion, les autres à la charité par la crainte; toujours roi par autorité, toujours père par tendresse. '»

Trente ans après, les mêmes éloges retentissent en face du cercueil du roi. Massillon chargé de faire son oraison funèbre , après avoir critiqué sévèrement plusieurs actes de son règne, n'a que des éloges pour l'extirpation de l'hérésie. «Ici, dit-il, les événements parlent pour moi; spécieuse raison d'État, en vain vous opposâtes à Louis les vues timides de la sagesse humaine; les temples profanes sont détruits, les chaires de la séduction .sont abattues, le mur de séparation est ôté; le temps, la grâce, l'instruction achèvent, peu à peu, un changement dont la force n'obtient jamais que les apparences, et l'hérésie depuis si longtemps redoutable au trône , par la force de ses places, par la faiblesse des règnes précédents forcés à les tolérer, par un déluge de sans: français qu'elle a fait verser, l'hérésie disparaît; la France, à la gloire éternelle de Louis, est purgée de ce scandale, la contagion ne se perpétua plus dans les familles ; et si la crainte fit alors des hypocrites, l'instruction a fait depuis, de ceux qui sont venus après eux, de véritables fidèles.»

Le clergé n'applaudissait pas seul à l'œuvre de Louis ; la France presque tout entière se chargeait de l'absoudre. «Vous avez vu, sans doute, écrivait Mme de Sévigné au comte de Bussy, l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes, rien n'est si beau que ce qu'il contient , et. jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable2.» Le comte de Bussy lui répond : « J'admire la conduite du roi, pour réunir les huguenots; les guerres qu'on leur a faites autrefois, et la Saint-Barthélemy, ont donné vigueur à

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