‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 88 sur 253 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

Les nouveaux convertis étaient plus malheureux que leurs frères, qui avaient persévéré dans leur foi; leur conscience s'était réveillée et les tourmentait plus durement que les dragons; elle leur criait qu'ils appartenaient à la classe des lâches, qui ont renié Jésus-Christ et que Jésus- Christ reniera au grand jour du jugement Des scènes déchirantes se passaient dans l'intérieur du foyer domestique : le mari succombait sous les reproches de sa femme ; «c'est toi, lui disait-elle, qui m'a fait renier mon maître,» et quand celui-ci, hors de lui, remplissait sa maison de ses cris , la femme avait le cœur percé de douleur. Le culte catholique, auquel ils étaient contraints d'assister, leur semblait de plus en plus odieux ; ils n'y trouvaient rien pour l'esprit, rien pour l'âme , rien pour le cœur; ils n'y trouvaient pas surtout la Bible qu'on leur avait ravie, et ils entendaient des prédicateurs leur affirmer, qu'elle n'était bonne, ni pour l'édification, ni pour l'instruction, ni pour la consolation ; cependant, comme ils réclamaient toujours la permission de la lire, le clergé se décida à en faire une traduction; ses docteurs de Louvain1, se mirent hardiment à l'œuvre, et foulant aux pieds toute pudeur, ils firent dire aux livres saints ce qu'ils n'ont jamais dit; ils accommodèrent leurs écrits aux décisions du concile de Trente; et un jour ils apprirent au monde que les chrétiens primitifs faisaient des pèlerinages, chantaient la messe, invoquaient les saints, vénéraient les images, croyaient au purgatoire et au sacrement du mariage ; tout s'y trouvait, jusqu'aux légats du, pape; parmi ces traducteurs, qui couchaient la Sainte-Ecriture sur leur lit de Procuste, il y en avait un nommé Boxhornius, qui fut épouvanté de l'œuvre sacrilège qui lui avait été confiée. Il

1 . Elle avait pour titre : Le Nouveau Testament de notre Seigneur Jésus-Christ , traduit du latin en français par les tî'^ologiens de Louvain.

ouvrit les yeux : « Après avoir reçu l'ordre , dit-il , de mettre à exécution le décret tyrannique des inquisiteurs, et après avoir marqué jusqu'à 600 divins passages pour y passer l'éponge, et pour être effacés (lesquelles miennes fautes je souhaite pouvoir effacer de mon sang et de mes larmes !); mon cœur, enfin, fut touché, et mes yeux ouverts par la miséricorde de mon Dieu, découvrirent clairement l'abomination dans la papauté, l'idole dans le temple, la tyrannie dans la république, et l'infection dans la religion. '»

Les nouveaux convertis reconnurent de suite que la Bible de Louvain ne ressemblait pas à celle qu'on leur avait ravie; ils se mirent à la recherche de tous les livres dans lesquels ils pourraient trouver quelque instruction et surtout un peu de consolation ; mais ce qui leur rendait surtout la vie amère, c'était la vue de leurs enfants, qui allaient devenir la proie des convertisseurs. Leur mort qui, dans des temps ordinaires, leur eût paru le comble de la douleur, eût été pour eux un immense soulagement; ils redoutaient moins le sépulcre que le prêtre. Dans cette extrémité un grand nombre n'hésita pas, ils résolurent, avec d'autres protestants, demeurés fidèles à leur foi, de s'expatrier.^Dans une seule vallée du Dauphiné, il y eut huit cents personnes qui émigrèrent; plusieurs villages devinrent déserts, il y eut même des villes dont la population diminua considérablement, et qui, de cités vivantes et animées, devinrent des solitudes; à la vue de ces désertions en masse, la cour donna des ordres pour les empêcher; partout les fugitifs trouvaient des barrières; les frontières étaient gardées par une nuée d'agents, qui renouvelèrent quelques-unes des scènes des dragonnades; mais comme il était impossible de garder quatre à cinq cents lieues de côtes et de frontières, les protestants échappaient souvent à la vigilance de leurs argus. Le désir ardent qu'ils avaient de quitter un pays qui leur était devenu odieux, les rendait ingénieux et capables de supporter les plus grandes souffrances et les plus dures pri-

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