‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 89 sur 253 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

vations. « Du côté de la mer, dit Élie Benoît, on se cachait sous des balles de marchandises, sous des monceaux de charbon, dans les tonneaux vides mêlés parmi d'autres pleins de vin, d'eau-de-vie, d'huile, d'autres liqueurs, où on n'avait d'ouverture que la bonde pour respirer. On s'enfermait dans des trous, où on était entassé les uns sur les autres, hommes, femmes, enfants, où on ne prenait d'air qu'à certaines heures de la nuit. On demeurait dans cette contrainte pour attendre le vent, ou la commodité des visiteurs, huit ou quinze jours, et l'ardeur de sortir d'un pays où la conscience était trop opprimée , donnait la force de supporter des incommodités qui, dans d'autres occasions, auraient mis à bout la patience en deux heures. Le silence, l'obscurité, Tair étouffé, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine, devenait aisé pour les personnes les plus délicates, pour les femmes grosses, pour les vieillards, pour les malades, pour les enfants. On a souvent vu des enfants d'un naturel éveillé, remuant, inquiet, sujets à crier pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi longtemps que des personnes d'un 3ge mûr, sans jéter un cri , ni donner une marque d'impatience. On se hasardait quelquefois dans de simples barques pour un trajet, dont la pensée aurait fait trembler dans un autre temps. Pourvu qu'il se trouvât un pêcheur qui voulût louer sa peine et sa barque, il se trouvait toujours des gens prêts à tenter le passage.

«L'amour du gain transforma en guides les agents du gouvernement, chargés de s'opposer à la fuite des réformés. Plusieurs d'entre eux y gagnèrent des sommes considérables en favorisant leur évasion; mais malheur à ceux qui n'avaient pas d'argent : ils étaient saisis sans pitié, çt demeuraient les témoins de la fidélité des gardes à remplir leurs devoirs.»1

La désertion était devenue une contagion qui gagnait, de proche en proche; femmes, enfants, vieillards, jeunes

1. Klie Benoît, t. V, liv. XXIV. — Lettres pastorales de Jurieu.

filles , tous portaient des regards de convoitise vers la frontière qui les mettrait à l'abri des agents inquisiteurs du clergé, et leur permettrait d'aller aux piôds d'une chaire protestante, s'édifier, confesser leurs péchés, et demander leur réintégration dans l'Église. Pour atteindre ce but, ils tentaient tout; s'ils échouaient, ils recommençaient; la nécessité les rendait ingénieux. «Quelquesuns, dit l'historien de l'édit de Nantes, s'étant rendus heureusement dans quelque ville frontière, se mettaient dans l'état le plus propre qu'ils pouvaient, prenaient du beau linge, des habits galants, des souliers bons à marcher sur le marbre, ou dans une salle de parquetage, et une petite canne à la main, passaient aux travers des corps de garde comme des gens qui allaient faire, dans un lieu voisin, quelque visite ou quelque promenade. Quelques autres, déguisés en courriers, passaient sans donner le temps de les regarder au visage. L'équipage de chasseur servait à d'autres; et leur voyant un chien courant devant eux, et un fusil sur l'épaule, on ne pensait pas à les retenir. Souvent il s'en déguisait en paysans qui, menant quelque bétail devant eux, ou même portant quelque fardeau sous le bras ou sur les épaules, faisaient semblant de se rendre à quelque marché. On en voyait déguisés en portefaix, qui roulaient, devant eux, quelque brouette ou semblaient porter quelque ballot de marchandise. Plusieurs, ou conduisaient quelque charrette chargée de fumier, ou aidaient à leur guide à porter une civière, ou portaient une hotte pleine sur le dos, et allaient, disaientils, se rendre dans quelque jardin, hors des lieux où étaient les corps de garde. D'autres prenaient le nom de quelque soldat qui sa rendait à sa garnison, dans quelques villes des Pays-Bas ou en Allemagne. Il y en avait qui se déguisaient en valets et qui portaient les couleurs. Souvent un gros paysan, qui servait de guide, faisait le seigneur, marchait, bien monté, couvert de riches habits; et se faisait traiter magnifiquement, pendant qu'un gentilhomme, qui suivait à pied ou portait la valise , le servait à table , mangeait à la cuisine, pansait les chevaux et couchait dans l'écurie ; jamais on n'a vu tant de marchands qui eussent des affaires dans les pays étrangers, et qui étaient appelés à Bruxelles, à Anvers , à Francfort et dans toutes les villes

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