‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 90 sur 253 · LIVRE XXXXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXXXI

de commerce, ou par quelque banqueroute de leurs correspondants, ou par quelques affaires de compte; et parce qu'on ne voulait pas ruiner le négoce, on ne refusait point le passage à ceux qui appuyaient leur déguisement de quelque circonstance vraisemblable. Jamais on n'a vu un si grand trafic de passe-ports; il y avait des gens qui en avaient pour tout le monde. Les secrétaires des gouverneurs de province ou de ville, et ceux des intendants, étaient de bonne composition; les commis même des secrétaires d'État, quoiqu'ils les vendissent plus cher, savaient en expédier pour de l'argent, et il y avait quelquefois lieu de soupçonner qu'ils faisaient part de leurs profits à leurs maîtres. Il y avait des gens qui en vendaient de contrefaits; et il se trouvait des personnes téméraires qui hasardaient leur vie sur la foi de ces actes. On a vu quelquefois un passe-port servir à plusieurs personnes, en les faisant passer en divers lieux et en divers temps, et lorsque la vieillesse de la date les rendait suspects, on levait le soupçon par quelque somme d'argent qui éblouissait les commissaires; mais quand on ne pouvait se servir de tous ces expédients, parce qu'on n'avait pas de quoi fournir à tant de dépenses, ou parce qu'on avait à sauver des fentmes et des enfants, on prenait des routes écartées et impraticables; on ne marchait que la nuit, on allait passer les rivières et les gués inconnus ou abandonnés à cause de la difficulté des passages; on passait les jours dans les bois, dans les cavernes, dans les lieux où on avait à souffrir selon la saison, le serein, la pluie, les neiges, le vent, les brouillards. Les plus heureux demeuraient cachés dans quelque grange sous des monceaux de foin ou de paille, jusqu'à ce que l'heure de marcher fût arrivée, et comme pour trouver des lieux qui ne fussent pas gardés, et pour éviter ceux où il y avait quelque danger; s'il fallait faire de grands détours, on était réduit à passer plusieurs nuits dans ces incommodités, quand même on n'eût plus que deux ou trois lieues à faire pour être en sûreté.»1

Les fugitifs ne pouvaient arriver aux frontières que par des chemins rudes ou boueux. Il fallait les franchir à pied

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