ÉUe Benoit, t V, liv. XXIV
et braver la pluie, le froid, l'orage; rien ne rebutait les émigrants: ils entreprenaient, non-seulement sans crainte, mais avec une grande joie , de pareils pèlerinages. Il semblait qu'une main invisible et puissante les rejetait de leur patrie; on ne calculait ni la longueur, ni les fatigues, ni les dangers de la route. Passer la frontière, c'était le souverain bien du moment; trouver un guide, c'était trouver un trésor; on s'abandonnait à lui avec confiance, on le suivait au milieu des forêts solitaires, le long des torrents, à travers les rocs escarpés. Des femmes de qualité montraient un courage qu'on n'aurait pas attendu d'elles; elles se déguisaient en servantes, en nourrices, en paysannes ; celles qui étaient belles se défiguraient le visage, de peur d'exciter la convoitise de leurs guides; il y en eut qui se firent emballer dans des tonneaux, d'autres qui prirent un habit de laquais, et suivaient à pied leur guide qui singeait le gentilhomme.
Les parents pensaient moins à leur sûreté qu'à celle de leurs enfants; pour les faire sortir du royaume, ils employaient des moyens ingénieux : ils s'habillaient en mendiants, et, couverts de sales haillons, ils demandaient leur pain de porte en porte; leurs enfants, demi-nus, sales, les suivaient; ceux qui étaient trop jeunes pour marcher étaient portés par des guides déguisés en mendiants; leur vue excitait la pitié, et on ne se doutait pas que cette famille déguenillée fût celle d'un riche bourgeois protestant ou d'un gentilhomme; les enfants jouaient admirablement leur rôle et ne se démentaient pas; c'est ainsi que beaucoup de familles franchirent la frontière, le nombre en fut très-considérable; dans deux mois (août et septembre 1687), 11,000 personnes arrivèrent en Suisse; quelquefois, dans une semaine, il arrivait 1,200 à 1,300 émigrants à Genève. On sortait de France par la mer, par la frontière belge, par celle du Rhin; si les réformés n'eussent pas craint d'être arrêtés et conduits aux galères, Louis XIV aurait pu dire avec vérité, que l'hérésie n'existait plus dans son royaume.
Nous n'entrerons pas dans des détails qui nous feraient sortir des bornes que nous nous sommes prescrites. Nous nous contentons de renvoyer nos lecteurs au journal de Jean JWgault, qui contient un des épisodes les plus inté-