LIVRE XXXIX
du royaume. Dès que l'édit de Nantes fut révoqué, les revenus et les dépenses de cet établissement se décuplèrent. Les dons pour Tannée 1685, s'élèvent à 88,161 florins. Durant trente-cinq années, les subventions oscillent entre 90,000 et 150,000 florins. Les deux années qui présentent un maximum, sont 1718 où Ton dépense 229,395 florins, et 1709, où 'celte somme s'élève à 234,672 florins.
«En résumé, Genève a fourni pour quarante années, en subventions officielles, aux réfugiés de l'édit de Nantes, 5,143,266 florins.
«Les sommes dépensées par Berne etVaud, dépassent, pour la même période , 4,000,000 florins.
«Dans ces chiffres ne sont compris, ni les secours individuels, ni les semaines et les mois d'hospitalité gratuite, ni les subventions en nature, spécialement accordées par des communes rurales et les villes riveraines des lacs du Léman et de Neuchâtel.
«Quoique les archives gènevoises soient toujours modestes et concises en leur langage, elles décrivent parfois l'extrême détresse qui pesait alors sur la cité du refuge. Un jour, en 1686, après avoir secouru plus de quarante mille personnes en deux mois, les gérants de la bourse française sont dans la consternation; leur caisse est vide, les capitaux disponibles sont dépensés, aussi bien que les revenus, et Ton signale l'arrivée de nouveaux convois de réfugiés! Quel rapport adresser au gouvernement surchargé lui-même des soins matériels de l'hospitalité.... Le professeur Benedict Pictet, résume la situation financière et conclut en ces termes : «Nos ressources sont anéanties, et cependant plus que jamais nous devons aimer nos prochains comme nous-mêmes.» De leur côté, les magistrats de Genève ne perdent pas courage, ils font de nouveaux appels a la charité privée; afin de simplifier le travail des collecteurs, ils engagent leurs concitoyens à verser toutes leurs offrandes dans les troncs des temples, à certains jours désignés.
«Alors se manifestent ces sacrifices accomplis par la main droite et que la gauche ignore. On recueillit souvent des groupes contenant quinze ou vingt pièces d'or. Ces monnaies, frappées au commencement du siècle, étaient soigneusement conservées comme ressources nécessaires
dans ces temps où la guerre et la persécution bannissaient toute sécurité individuelle ou nationale.»
Louis XIV, en apprenant la fraternité des Suisses pour leurs coreligionnaires, fut irrité qu'une petite Ville comme Genève osât, par son hospitalité, censurer publiquement son édit de révocation; il oublia que la terre étrangère est l'asile du proscrit^ et fit, de Versailles, adresser au résident français une dépèche conçue en ces termes : «Vous déclarerez aux gens qui gouvernent Genève, qu'ils doivent faire sortir de leur ville tous mes sujets de la religion réformée; ne manquez pas de me faire savoir la résolution que ces magistrats ont prise, afin que je règle ma conduite sur la leur.»
L'ordre était précis, celui qui le donnait était tout-puissant; celui qui le recevait, faible. Les magistrats génévois firent sortir, en plein jour, de la ville, deux mille réfugiés, qui y rentrèrent la nuit suivante. Le résident français découvrit la ruse, se plaignit vivement aux autorités , et écrivit à son souverain, qui lui répondit par une lettre qui se terminait par ces mots : «Dites à ces messieurs de Genève qu'ils se repentiront bientôt de m'avoir déplu ; je vais prendre les plus fortes mesures pour leur faire connaître mon mécontentement.1»
Le roi réalisa ses menaces, fit interdire le commerce des grains, et M. de Passy, intendant du pays de Gex, s'empara d'un village genévois enclavé dans le territoire français; aux magistrats qui lui firent des remontrances, il répondit : «A la moindre apparition de votre part, neuf mille hommes que le roi a sur la Saône, seront ici dans un moment. Avis à vous, messieurs de Genève.»
Genève était dans une grande anxiété; à chaque instant elle croyait entendre le son des clairons des soldats de Louis XIV; elle fit part de ses craintes à la diète des quatre cantons de Berne, de Zurich, de Baie, de Schaffhouse. Les hommes qui la composaient, n'hésitèrent pas. Fidèles à leur vieille devise : «qui touche l'un, touche l'autre», ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à soutenir