‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 100 sur 149 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

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mais il fallait les mettre en mouvement, afin que l'Eglise et l'Etat qui s'unissaient par tant de côtés, au lieu de so nuire par un frottement journalier, se prêtassent un mutuel appui. Voici comment le reformateur donna l'impulsion à son œuvre : en tête du corps ecclésiastique, il place la vénérable compagnie, dont le pouvoirest exercé par les professeurs de théologie, les pasteurs de la ville et ceux des campagnes ; ce corps a dans ses attributions l'enseignement théologique, le soin de la doctrine, la consécration des ministres et l'élection des pasteurs, sauf approbation des magistrats et du peuple. A côté de la vénérable compagnie qui veille sur la foi, Calvin place le consistoire qui veille sur les mœurs; ce dernier corps, où domine l'élément laïque, est un tribunal qui vient en aide à l'Eglise, qui ne doit avoir dans ses rangs ni des hérétiques qui pourraient pervertir sa foi, ni des vicieux qui pourraient corrompre ses mœurs. Nouveau Lycurgue, Calvin règle tout; le peuple qu'il veut sauver est mineur, et bien des jours s'écouleront encore avant qu'il arrive à sa majorité morale et intellectuelle; si la tutelle doit êtro longue, on ne saurait prendre trop de précautions pour écarter de lui tout ce qui pourrait compromettre son avenir; s'il faut l'instruire, l'éclairer, il faut aussi l'empêcher de faire le mal et le contraindre à faire le bien. On fera violence à ses instincts naturels, mais on agira à son égard comme à celui d'un malade; le réformateur taillera hardiment dans la chair vive; le malade criera, maudira pcut-êlre la main qui le fait souffrir; Calvin ne s'en émouvra pas plus que le chirurgien qui opère : ce qui le préoccupe n'est pas la douleur présente, c'est la

guérison qu'il entrevoit 11 faut bien aimer les hommes

pour avoir le courage de les violenter ainsi.

Les artistes ont peu de sympathie pour Calvin, ce n'est pas étonnant; ils ne trouvent pas place dans sa république chrétienne. Convaincu que tout ce qui n'a pas trait directement au salut de l'homme est une superfétation ou un danger, le réformateur réglemente les vêtements ef la table de ses fidèles; il proscrit le luxe qui entraine après lui la corruption des mœurs; il ne veut ni or, ni argent, ni broderies sur les habits ; il interdit les colliers, les chaînes d'or; il fixe le nombre de bagues

298 insToiuE de la iiktoiimaTion tuançaise.

qu'une femme peut porter; il pose une main incxorablo sur tout, sur les noces, sur les parures, sur lus bouquets... Lycurguc ne l'eût, pas sur[)assc en prévoyance.

Les réactions appellent les réactions. Calvin, cependant, no pouvait guère faire autrement. Il avait ru do près Paris, et n'avait pu qu'être frappé de la corruption que le luxe et le faste de la cour de François l"^' faisaient déborder sur la France. Penseur profond, il .savait que l'homme est un sous tous les climats, et quecequi démoralise sur les bords de la Seine devait corrompre sur ceux du Léman. Son précédent séjour à Genève lui avait de plus montré ofi Rome, avec son intolérance dogmatique et sa tolérance morale, avait jeté les Genevois. Façonnés à l'imago de leurs prêtres, auxquels ils étaient, dit IJonnivard, si semblables, c'est pour les leudrc disssemblables que Calvin voulut leur ôler tous les moyens de péciier... C'était liardi, dangereux, car les Genevois, passant sans transition de la liberté la plus complète à la plus dure des servitudes, auraient pu se révolter et détruire tout germe de réformation dans leur cité. Chose merveilleuse! ils ne le firent pas et acceptèrent le code ecclésiastique, article après article. Ce fut donc un grand jour que celui oîi deux mille personnes, représentant la souveraineté genevoise, lui jurèrent volontairement obéissance et soumission.

On pourra juger do bien des manières le contrat que les Genevois passèrent avec leur réformateur; ce qui demeure cependant hors de question, c'est sa parfaite légalité. — Calvin forgea le Joug, il est vrai; mais le peuple, maître souverain, dit : je l'accepte. F.n le disant, il inscrivit la |)lus belle page tju'une nation puisse posséder dans ses annales. Dans ce jour-là, Genève se plaça plus haut que Venise, Athènes et Home. Ces dernières villes ont, tour à tour, brillé par la grandeur do leuf commerce, le génie de leurs artistes et la vaillance de leurs soldats; elles ont pris des villes d'assaut, gagné, des batailles, soumis des peuples, couvert la nit'r de leui's navires, étonné [inr les merveilles do leur architecture; mais elles n'ont rien fait qui puisse être comparé à cet acte [lar lequel les Genevois déclarent, à la face du monde, qu'ils veulent rompre avec les mauvaises passions de '

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leur cœur, et se constituent volontairement les esclaves d'une loi austère et dure. C'est grand, c'est beau, c'est unique ! ! !

Cellopage d'histoire, qui devrait être l'un dos plus beaux fleurons de la fouronnc du roformatour, est devenue un texte inépuisable d'arcusalions contre sa personne. Des hommes do lettres, des artistes surtout, ont déversé sur l'œuvre de ce grand homme -toute l'amertume do leurs récriminations : à leurs yeux il est un Attila, dans le reç^ne des arts, un Scythe incapable de s'associer au mouvement littéraire et artistique do la renaissance. Ku faisant de Genève la Sparte chrétienne, il a frappe de stagnation et d'impuissance ce peuple qui, sous un Sadolet ou un François do Sales, eût projeté une lumière si éclatante dans le monde. Nous comprenons leurs regrets sans les partager les faits justifient Calvin ; et pour se convaincre de la grandeur de ses travaux, il suffît de placer Naples en face de Genève. Mais on s'y refuse, parce qu'on préfère los récriminations à la justice.

Ceux qui attaquent le réformateur sont incapables do s'élever à la hauteur morale où il s'est placé; ce qui los préoccupe, ce sont dos choses secondaires, transitoires, (]uand lui n'a en vue dans l'homme que son salut. On comprend que de ce sommet élevé, le Lycurgue chrétien doive peu se soucier de ce qui fait la vie de ceux pour lesquels l'éternité n'est rien, parce que le temps présent est tout, et quo d'une main énergique il écarte des Genevois tout ce qui pourrait les détourner de cette yoia étroitedaos laquelle ils doivent marchers'ils veulent entrer dans les demeures éternelles. Son but est aussi grand que les accusations de ses adversaires sont mesquines. Le beau pour lui est le bon, et le bon c'est le A'rai; non pas le vrai relatif, mais le vrai absolu : il y conduit d'uri{ pas ferme les âmes ; et s'il peut faire de Genève une villw morale, elle sera la perle des cités ; et pendant quo les* artistes courront à Rome pour voir comment on y fait des statues, les vrais penseurs iront à Genève pour voir comment on y fait dos hommes.

Le code ecclésiastique rédigé et promulgué, il fallait le mettre à exécution. Ce n'était pas facile, car à chaque

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mouvement qu'allait faire la machine, on pouvait s'attendre à un frottement ou à une résistance. Le succès, cependant , dépassa l'attente du réformateur : Genève se soumit, mais non sans frémissement et sans colère de la part de ceux qui, contraints par la nécessité, avaient cédé plus par la crainte que par la conviction ; ils sentaient au-dessus da leur tête le bâton du commandement; toutefois, ils dissimulèrent la haine qu'ils avaient du joug qui pesait sur eux, et formèrent en silence une conjuration qui devait éclater plus tard.

Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis la mise à exécution du code ecclésiastique et déjà une transformation extérieure s'était opérée à Genève. Si son ancien évêquo était revenu, il n'eût pas reconnu sa ville épiscopaic : mœurs, habitudes, vêtements, culte public, tout y était changé; il ne lui restait (juo ceque le temps n'enlève pas : son Rhône, son lac, son ciel, ses belles montagnes.

Rien n'est plus curieux dans l'histoire de Genève, à cette époque, que le contenu des registres du consistoire ; on dirait les archives d'un tribunal de police correctionnelle ou celles d'une cour d'assises. Sur cette feuille on lit qu'un citoyen est condamné à faire amende honorable dans le temple pour avoir dit, au moment où on bénissait la sainte table : Taisé yo.s', y cal proii prié; sur celle autre, qu'un homme a été condamné au bannissement temporaire pour avoir dit, en entendant braire un âne : Il chante un beau psaume. Ici c'est un fils condamné à faire l'aveu de ses fautes sur le seuil du temple, pour avoir refusé de donner du pain à sa mère; là c'est une femme condamnée à vingt-quatre heures do prison, au pain et à l'eau, pour avoir été injustement iuipalienlc à l'égard de sa mère souITranteet malade. Quand le peuple vit que la foi était pour tous, sans exception, il prêta moralement main forte au consistoire.

Calvin dominait, mais une opposition se formait en secret contre lui. Quand elle fut assez forte pour se pro-

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