LIVRE VI
duire, elle le fit en déniant au consistoire son autorité ; la lutte donc s'engagea. Les opposantsavaient àleur têtedeux philosophes flamands nommés Copin et Quintin, vrais professeurs de matérialisme et de panthéisme. Leurs disciples furent appelés libertins, parce qu'ils prétendaient que tout leur était permis. Voici en abrégé leur doctrine :
« Il existe dans l'univers un seul esprit dont les actes sont les mouvements de la nature et les opérations des intelligences. Les âmes et les anges représentent également ses manifestations. Ce Dieu vit en nous et exécute lui-même tous les phénomènes de la vie extérieure et spirituelle.
» La matière est de toute éternité l'enveloppe de ce grand esprit. Les hommes sont formés des éléments combinés de la terre; après la mort les corps se trouveront réduits comme de la cendre éteinte, les esprits se dissoudront dans l'air lumineux et seront épars comme la nuée. »'
Ce credo, coloré d'expressions bibliques, était une négation hardie de Dieu et l'anéantissement complet de la morale; car en se divinisant l'homme lâchait le frein à toutes ses mauvaises passions. Calvin, qui vit avec une profonde douleur les nouvelles doctrines se propager dans la ville, se raidit contre le danger et se prépara à faire tête à l'orage ; il attaqua du haut de la chaire les disciples de Quintin et démontra tour à tour ce que leur enseignement avait de criminel et d'absurde.
Dans le système des libertins tout étant Dieu, l'homme
est nécessairement Dieu, et partant il ne peut pas plus so corrompre que les rayons du soleil quand ils glissent au travers d'immondices. Les libertins pouvaient donc sans pécher prendre leur bien et leurs plaisirs partout uù ils les trouvaient: leur théorie était fort commode, mais fort peu praticable. Un fait qui eut du retentissement vint en aide à Calvin et montra que rien ne nuit plus à un système que ses inconséquences. Un gentilhomme
' Opuscules de Calcin, éditioa latine in-folio. — Bibliothèque publi'iue de Geaève.
302 HISTOIRE DE LA UÉFORMVnON FRANÇAISE.
nommé Etienne de la For^c, chaud partisan do Quinlin, fut volé par son domesli(|uc, libertin comme lui; son indignation fut cxtrômo. Dans sa col6rc il n'épargnait pas les mots do coquin, de voleur, de brigand, do scélérat, au misérable qui avait abusé de sa confiance. « Calmoï-vous, lui dit son cordonnier qui était libertin, calmez-vous, votre domestique n'a fait que mettre en pratique les maximes de notre secte. En prenant son bien où il l'a trouvé, il n'a commis aucun mal; comme vous et comme moi, n'est-il pas do race divine ?)3
Le gentilhomme volé, pris dans ses propres filets, no sut trop que répondre.
Quelques jours après le cordonnier trouva, en so réveillant, sa boutique dévalisée. Au lieu de dire sans s'émouvoir : « Celui qui m'a volé n'a fait aucun mal, puisqu'il est de race divine, » il passa tour à tour do la colèro au désespoir, maudissant le larron qui d'un coup do lilet lui avait enlevé le fruit do bien des années de travail. Etienne de la Forge, en apprenant le malheur do sou bottier, alla le trouver. « l'ourcjuoi êles-vous si fort en colère, lui dit-il, et faites-vous outragcî à la divinité de votre voleur ? Qu'a-t-il fait de répréhensible? N'a-t-il pas pris son bien oh il l'a trouvé? »
Le cordonnier répondit par dos injures aux consolations que lui apportait le trop peu charitable gentilhomme. Ses hottes volées le firent réfléchir et le guérirent pour toujours de la manie de se croire Dieu.
Les idées des libertins devaient plus tard disparaître dans le mépris public; mais avant cela elles devaient creuser dans Genève un large sillon de honte et de boue; tout y était préparé pour leur donner accès; les âmes vicieuses, les cœurs gangrenés et adonnés à la débauche, tous ceux enfin qui subissaient en frémissant le joug do fer des lois ecclésiastiques, étaient pour Quintin un terrain bien préparé. Parmi ses adeptes il compta unedamo de qualité, I3enoîle Ameaux, femme d'un conseiller d'Etat, imbu lui-même de ses idées. Partant tous doux de ce [)rincipe que lorsqu'on a donné son cœur à Dieu tout est permis, ils mirent en pratique leur système, et vécurent publiquement et d'un consentement mutuel dans l'adultère. Le consistoire avertit fJcmoilo Ameaux, qui