‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 103 sur 149 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

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cependant l'explication dans sa nature facile et prompte à obliger, et aussi dans son amour de la nouveauté et le désir de se faire un nom. Sùns une conversion sincère, il était impossible qu'Amicd i^eîrin n'allât pas se heurter contre l'éditico qu'il avait aidé à élever. Tout l'y poussa : ses instincts, son beau-père, homme sans principe, et son épouse, femme légère. Trop de bras l'entraînaient vers la pente du mal; il y glissa et devint l'adversaire irréconciliable du réformateur.

L'amour de la patrie ne s'allie qu'avec une conscience droite et une vie bien réglée; hors de là il n'y a qu'un faux patriotisme, et le pays sera toujours en danger quand il sera confié à des hommes adonnes à leurs passions; s'ils ne sont pas traîtres, c'est qu'ils n'ont pas intérêt à l'être. Amied Perrin, voyant que le code lo forçait, comme les autres citoyens, à courber la tcle, eut la criminelle idée, dans un voyage qu'il fit à Paris, do s'aboucher avec le cardinal du Èellay, et de lui demander deux cents chevau-légers pour soumettre Genève et la lui remettre ensuite. Avant de se décider, le cardinal écrivit à dos amis. La réponse n'étant pas favorable, le projet n'eut pas de suite; le petit conseil eut vent de l'affaire. A dater de ce moment l'influence de Perrin commença à décliner.

Pendant que le traître était à Paris, sa femme et son beau-père furent emprisonnés pour s'clre rebellés contre l'autorité du consistoire, et rendus ensuite à la liberté sous caution. François Favre, le chef de la famille, homme débauché, fut mis en jugement et acquitté, grâce aux nombreux amis qu'il comptait parmi les magistrats. Amied Perrin arriva dans cet intervalle et chercha le moyen de conquérir dans lo conseil une majorité qui rendit ses amis maîtres du terrain ; par làilfsappait au cœur l'œuvre de Calvin, puisque les libertins seraient chargés d'appliquer les peines portées par le code ecclésiastique.

Placée sur ce terrain, la question fut longuement et orageusement débattue. Les partisans du consistoire furent d'abord en majorité; mais au commencement do décembre 1548, la majorité se déplaça et la balance pencha du côté d'Amied Perrin qui, devenu maître de la

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situation, fil décider que ce ne serait plus aux anciens do dctorminer les peines, mais au conseil. Avant de se prononcer, le conseil voulut cependant connaître l'opinion du consistoire sur ce grave changement apporté h la législation. Le consistoire répondit à l'unanimité qu'il no céderait qu'à la force. Effrayés do ce qui se tramait contre des ordonnances qui, h leurs yeux, étaient le salut de. Genève, Calvin et les pasteurs demandèrent l'entrée des' Deux Cents.' Comme ils se disposaient à se rendre à l'hôtel do ville, quelques-uns de leurs amis vinrent à leur rencontre, en les suppliant de retourner sur leurs pas. «Vous courez, leur dirent-ils, un grand danger, les libertins sont exaspérés contre vous à causodu vote émis par le consistoire; il y a, ajoutèrent-ils, des menaces de mort contre vous.» Dans ce moment, Calvin, par une de ces résolutions instantanées qui conduisent au Capitole ou à la roche Tarpéienne, se tourna vers ses collègues : « Restez ici, » leur dit-il. Il s'cinnça vers l'hôtel do ville et se présenta inopinément dans la salle du conseil. A sa vue on poussa des cris; les épées sortirent du fourreau. Sans prononcer un seul mot Calvin s'avança au milieu de l'assemblée qui, étonnée de son courage et comme fascinée par son regard froid et impassible, fit silence. « Je sais, leur dit-il, que je suis la cause de toutes vos discordes; s'il faut du sang pour les apaiser, voici le mien. » Il présenta alors sa poitrine nue aux épées dirigées contre lui. Ces [laroles firent une vivo impression sur les conseillers; chacun se rassit et remit son épéo dans le fourreau. Calvin continua : «La religion seule peut vous donner et consolider votre liberté; mais l'union est nécessaire, et si ma présence est un obstacle invincible à la conservation de la paix, je quitterai la ville, demandant à Dieu que ceux qui veulent vivre sans la règle chrétienne puissent sauver la république cl la maintenir en prospérité. » *

Ces nobles paroles rendirent l'assemblée au sentiment de ses devoirs; les magistrats se rappelèrent les malheurs qui avaient suivi l'exil du réformateur, et séance tenanlc,

' Registre de la compagnie des pasteurs. 11 et 12 déceinhre 151S.

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lis déclarôront quo rien no serait changé à l'onlre do ilioses. Calvin lui reconduit en triomphe dans sa demeure par celte môaio assemblée tiui venait do vociférer contre lui des cris de mort. Le peuple, frappé de tout ce ([u'il y avait d'héroïque dans sa conduite, l'approuva chaudement, et, grdce f>u courage de son réformateur, Genève vit quelques jours de repos succéder à l'une des plus grandes crises par lesquelles elle eût passé depuis qu'elle avait aboli la messe. Eclairé par l'exfiérience, le consistoire reconnut qu'il avait mis trop do rigiJitédans l'application de la loi, et sentit la nécessité, tout en demeurant ferme, de ne frapper que dans des cas où les délits seraient réellement dangereux pour les bonnes mœurs. Quelles que fussent cependant les dispositions conciliantes du consistoire, les libertins ne mettaient pas moins en grand péril l'œuvre do la Réforme. Ils étaient riches, puissants, hardis, haineux, impatients du joug, et tout faisait présager qu'ils ne se soumettraient qu'à la force. Calvin le sentait; mais il était résolu à demeurer ferme sur la brèche, dût-il y périr.

Laissons un moment toutes ces luttes et f)én6lrons dans la maison du réformateur, oh de nouveaux deuils l'attendent. Celle qui, en 1510, devint sa compagne fidèle et qui, depuis cette époque, avait été cette fonuiic douce, modeslu, économe, soigneuse de la santé de son mari, voyait s'avancer, pour elle, le moment suprême do faire ses adioux à celui qu'elle aimait comme époux et qu'elle admirait comme homme. Jus(iuo-là ses jours s'otaientécoulés dans rombre;aussi nous neconnaissonsqua peu de chose do la vie do celle pieuse femme, heureuse et fière de se perdre dans l'immense réputation de son époux; mais ce que nous eu savons jette un jour mélancolique sur la figure austère et triste du réformateur.

Doux ans après son mariage, Idcletle <!ut un fils : cet enfant, objet de sa Icmdresse et do ses plus douc(îS espérances, lui fut ravi presque aussitôt; elle sentil vivement sa perte. Mère allligée, mais cinéliennc soumise, elle trouva dans Celui ijui nous dit avec tant d'amour :

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« Venez à moi, vous qui êtes travaillés el cliargés, et je vous soulagerai,» les seules consolations qu'une pareille douleur comporlc ici-bas. Ses amis pleurèrent avec elle, et les Eglises de Lausanne et de Genève lui donnèrent, ainsi qu'à son mari, de doux témoignages de sympatliie. Dans une lettre à Viret, Calvin initie sou ami à ses peines : « Salue, lui dit-il, tous nos frères, salue aussi ta femme, à laquelle la mienne présente ses reniercîments pour les douces et saintes consolations qu'elle en a reçues; mais elle n'a pas la force de dicter quelques mots; le Seigneur nous a porté un coup bien douloureux en nous retirant notre fils. » Ainsi parle le père; le clirélien ajoute : « Mais il est notre père, et il sait ce qui convient à ses enfants. »'

Comme si un grand nom était trop difficile à porter, les grands hommes se sont moins que les rois survécu dans leurs enfants. Calvin"^devait en faire la douloureuse expérience : il perdit encore deux enfants. Idclelte pleurait, mais sous la croix, ne disant pas à Dieu, comme tant de mèies : « Pourquoi as-tu fait ainsi?» Son mari pleurait aussi; mais plus convaincu chaque jour que l'œuvre du chrétien ici-bas est une soumission complète à la volonté divine, il contraignait ses douleurs à se taire, dans la crainte qu'elles ne dégénérassent en murmures. Mieux qu'un autre il savait que toutes choses, même les plus amères, concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. C'est là ce qui explique son calme dans les orages de la vie publique, et comment sa tête se courbe humblement devant son Maître, quand sa main le frappe au cœur. Comme laSunamite, 11 put dire, en couchant dans le cercueil chacun des êtres chéris que la mort lui prenait, tout va bien.

Sans pitié pour ces douleurs intimes sur lesquelles des ennemis généreux jettent le manteau du silence, ses adversaires exploitèrent bruyamment son deuil domestique, en disant que dans ces morts répélées Dieu Irappait l'hérésiarque dans le père. « Dieu, disait Calvin à l'un de ses adversaires, m'a donne un fils qu'il m'a ôlé ; que mes ennemis y voient, .s'ils le veulent, un sujet d'op-

' tetlre laliuu ù Viret, 19 août 1542.

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