‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 106 sur 149 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

même, et n'clnnl pour son mari ni une pcino, niua' obstacle. Je comprime ma douleur tant que je puis; mes amis font leur devoir; mais eux et moi nous gagnons pou de chose. Tu connais la tendresse de mon cœur, pour ne pas dire sa faiblesse. Jo succomberais si je ne faisais un ciïort sur moi-même pour modérer mon affliction. » ' La lettre du réformateur à Farci n'est pas moins toudianto : « Adieu, cher et bien-aimc frère; que Dieu te dirige par son esprit et m'assiste dans mon épreuve. Jo n'aurais point résisté à ce coup, s'il ne m'avait tendu la main du haut du ciel; c'est lui qui relève les cœurs abattus, qui console les âmes brisées, qui fortifie les genoux tremblants. ))^

Calvin fut grand et noble dans son deuil. Ses amis, qui connaissaient son nn'ection profonde pour Ideletto, le trouvèrent plus gran i dans sa lutte contre la douleur quelorsqu'ildéfen<iait avec tant d'énergie les droits sacrés do l'Evangile. Fidèle à la mémoire delà seule femnio qu'il eût aimée, il ne demanda pas à un second mariage la conrolation dosa tristesse. Son cœur lui fut fidèle, et il vénéra jusqu'à sa dernière heure le souvenir de la compagne qui avait réalisé pendant les trop courtes années de leur union l'idéal de la femme, et qui eût aplani pour lui, si Dieu la lui eût conservée, les âpres et durs sentiers de son pèlerinage terrestre.

Le repos dont la ville jouit après le triomphe de son réformateur ne fut pas do longue durée. Pour être comprimé, le parti des libertins n'était pas anéanti à Genève, 011 son existence ne pouvait se prolonger qu'au détriment des bonnes mœurs. Si l'on suit toujours avec intérêt, et souvent avec admiration, Calvin dans ses luttes, on est péniblement impressionné (luand on voit le sang couler pour des fautes qui relèvent plutôt du tribunal do Dieu que do celui des hommes. Ici encore il faut juger les événements non pas à notre point de vue, mais à celui

' Lettre à Viret, 1 avril 1.549.

' Lettre à Fuiel, 11 avril 1Ô49.

512 niSTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.

do cos temps oii l'hérésio élait considérée dans tonte la chrotionté comme !e crime dos crimes, et où celui qui cTurnit rc'cinmé la liberté de conscience pour tous eût été regardé comme un impie. — Moins qu'un autre, par son caractère inflexible, Calvin no pouvait comprendre tout ce qu'avait d'antichrétien une pénalité qui, dans cortains cas, frappait de mort l'hérétique; il avait donc accepté les lois que les âges précédents lui avaient transmises; ce grand esprit n'y voyait rien que de très-légitime dans leur application. Son aveuglement, à cet égard, ne lui est pas particulier, c'est celui de tout son siècle, et si, aujourd'hui, la tolérance religieuse est entrée dans nos mœurs, c'est moins peut-être à notre charité qu'à notre indifrérence que nous le devons.

On regrette vivement que lorsque Farel et ses compagnons d'œuvrc débarrassèrent Genève des superstitions papales, ils n'aient pas eu l'idée de répudier ces lois de sang qui ont fait plus de mal à la cause de Christ que tous les assauts de ses plus cruels ennemis. — Ce glaive donc qui ne doit (et c'est encore une question controversée) frap[)orque le criminel, fut ramassé tout sanglant par la Réforme dans l'arsenal de tortures de l'Eglise romaine; elle s'en servit pour frapper deux libertins : Jacques Gruet et Raoul Monnet ; le premier avait jeté lo masque et tiré hardiment toutes les conséquences du système de Quintin; sa langue n'avait pas de frein; il fai- .sait monter ses outrages jusqu'à Celui que les philosophes les plus incrédules regardent comme l'idéal do l'humanité. «Jésus-Christ, disait-il, a été un bélître, un fou, un rustre, un séducteur; ses miracles ne sont que des singeries; sa mère est une prostituée ; l'Evangile a moins do sens que les fables d'Esope. »

Gruet, comme tous les impies, détestait le consistoire et honorait Calvin de ses injures et de ses calomnies. — Un jour il déposa dans la chaire de Saint-lMerre nn écrit dans lequel on lisait les paroles suivantes : « Gros ventru (Calvin était d'une maigreur excessive), toi et tescomjm-' gnons, vous lerioz mieux de vous taire. Si vous nous irritez trop, nous vous pulvériserons; [)ronoz garde do ne [ins maudire l'heure où vous jetâtes le troc aux orties. Aurez-

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