LIVRE VI
noble dans l'allitude calme et courageuse du réformateur, virent le danger qu'il courait; ils se précipitèrent vers lui, suivis d'une grande foule qui en quelques moments se trouva sur pied; ils dispersèrent sans effort les assaillants, et faisant de leurs corps un rempart au pasteur de Neuchâlel, le conduisirent en triomphe à sa demeure.
Le surlendemain, au moment où Cjlvin et Virct se présentaient devant le conseil pour défendre leur vieil ami, un peuple nombreux entoura l'hôtel de ville. Il venait se plaindre do la conduite des libertins à l'égard de Farci Le conseil, qui commençait à comprendre que le parti dont Perrin et Berthelier étaient les chefs tendait à la ruine de la cité, les déboula de leur plainte, et tenant le pasteur accusé pour un vrai et fidèle ministre de Jésus- Christ, il décida qu'un héraut l'accompagnerait à Neuchâtel.
Les libertins comprirent la leçon sans en devenir ni plus sages ni meilleurs; leur élément était l'intrigue; la guerre qu'ils avaient déclarée à la Réforme était une lutte à mort; à tout prix ils voulaient briser le joug du code ecclésiastique; c'est pour cela qu'ils cherchaient des prétextes d'accusation ; ils en trouvèrent un dans la présence des réfugiés français que la persécution chassait de leur pays, et qui venaient demander à Genève la paix et le repos. Ces étrangers, à quelques exceptions près, se faisaient tous remarquer par leur zèle religieux et leur conduite irréprochable; leur vie même contrastait tellement avec celle des libertins, que ces derniers les prirent en grande haine et répandirent sur leur compte de nombreuses calomnies.Amied l'errin, qui voyait dansées étrangers des auxiliaires pour Calvin, demanda qu'on ne leur donnât pasd'armes, dans la crainte, disait-il, qu'ils ne s'en servissent pour trahir la ville en faveur du roi de France.' Cette accusation était aussi odieuse qu'absurde; cependant les proscrits de France et d'Italie s'en émurent; ils portèrent plainte devant le conseil des Deux-Cents. Le syndic Johan Lambert leur prêta l'appui de sa parole : « Messieurs, dit-il, je me demande pourquoi le capitaine Perrin et le seigneur Vandel s'irritent si fort contre la
' DoDnivard, ancienne et nouvelle police de Genève.
3IS IIISTOIKE m LA nibORMATION FRANÇAISE.
liourgcoisio dos étranjfors, ilisanl qu'ils cliassoronl les anciens de la ville et la livreront au roi ou à (luelque autre prince. Voyez quelle vraisemblance a celte accusation. Ces lioniinos sont de diverses contrées, mœurs et langage; à quels propos s'uniraient-ils pour nous trahir et nous chasser? lis ont abandonne leur pays, parents et amis, tous leurs biens terrestres, pour ne pas désoboiraux commandements de Dieu; et maintenant ils se remettraient au pouvoir dos princes en trahissant la ville qui leur a donné refuge !... Certes, capitaine, je in'émerveille devons voir ces soupçons; vous no les nvi< pas il y a dix ans, lors(iue vous vouliez admetlre diiiis la ville deuxcents chevau-légers assermentés au roi de France. Moi, je liens qu'il faut laisser toute liberté à des gens qui nous apportent fidélité, honneur et argent; la ville s'en trouvera graiideinenl bien si nous regardons bourgeois les liommes de bonne conduite (U de bon témoignage. »
Ces nobles et sévères paroles grandirent les réfugiés dans l'esprit public. Batlus de ce côté, les libertins s'ellbrcèrent de reconquérir le [)ouvoir, non par les voies légales, mais pur des moyens violents : leur but était de renverser le conseil cl d'expulser les réfugiés. Ils s'abouclièrent donc avec des hoinnies dépravés qu'ils gorgèreut de \'in; suivis de cette bande ignoble, ils se dirigèrent vers lo conseil pour lui demander le désarmemcnl des étrangers, lo conseil refusa. — lierthelicr, Perrin et Vandel réunirent alors, dans la soirée du 18 mai 1.55S, leurs princi[>aux adhérents, cl résolurent de faire par le poignard ce que leurs demandes menaçantes n'avaient i)u obtenir. Faute de s'être bien concertés, ils échouèrenl dans leur abominable entreprise. Le sang néanmoins coula ; plusieurs personnes furent assassinées par ces misérables qui, se voyant découverts, prirent la fuite. Quelques-uns de ceux qui furent saisis iiayèrent de leur tête leur lâche attentat; ils avaient répandu le sang innocent, leur sang coula par la main du bourreau. Convaincus celte fois(]ue les libertins étaient un vrai danger, pour la liberté comme l'Our la moralité do Genève, les conseils prononcèrent contre eu.xla peine du bannissement, comme brigands et assassins.
Débarrassée do cctlo secte, Genève se dévelo[)[)a