I.IVRK n
un i> litre onclf. l'cilibé lîe Fruiiloriionl, reporta sur TIioddoro cio'Bè/.e l'aflt'Ction quo lo conseiller avait eue pour lui; il lui fit donner le prieuré do Lonsjumoau et un autre bénéfice. Tout concourait à faciliter sa carrière: il était bien faitdc sa personne, ses manières étaient distinguées; tout en lui dénotait lo gentilhomme ; sa conversation était vive, enjouée, brillante; il connaissait assez de droit et do philosophie pour n'être pas trop superficir-1, et il était trop littérateur et trop pnëto pour no pas compter parmi les hommes les plus aimables et les plus recherchés de son temps. A tous ces avantages il en joignait un autre bien dangereux, celui d'être possesseur, à son entrée dans la vie, d'un revenu considérable qui lui ouvrait l'accès à tous les plaisirs ; aussi s'y jela-t-il avec ardeur. Le contraire eût été bien étonnant au milieu de ce monde élégant et dépravé dont Brantôme nous a tracé le portrait de main de maître; c'est cette partie de la vie de Théodore de Bèze que ses ennemis ont exploité sans pudeur. « C'était, dit le Père Maimbourg, en parlant de lui, un des plus méchants hommes de son temps; libertin, impie, profanateur des choses les plus saintes, par ses railleries qui tiennent de l'athéisme; cruel, sanguinaire, toujours tout prêt à inspirer les plus noirs et les plus sanglants attentats; impudent, dissolu et plongé dans les plus honteuses débauches, comme il no paraît que trop dans ses poésies. '
L'esprit do parti aveugle et nous fait parler contre notre cause, tout en voulant la servir. Supposons lo porirait du Père Maimbourg vrai, trait pour trait; loin do prouver contre Théodore de Bèze , il devient son éloge, puisque l'enfant prodigue n'a pas persévéré dans ses mauvaises voies, et, qu'à l'exemple do saint Augustin, il a rompu ouvertement avecle péché. Si c'est lo protestantisme qui a fait de ce jeune homme dissolu un docteur irréprochable dans sa vie, n'est-ce pas une preuve qu'une religion qui a pu d'un débauché faire un homme austère ne mérite pas les outrages dont ses cnncniis la chargent journellement ? Ce qui demeure vrai, c'est que tant quo Théodore de lièze fut catholique, i! no fut qu'un enfant
• Mairab. Ilist. du Calv.
324 HISTOinE DE LA RÉFOUMATION FRANÇAISE.
prodigue, un poëte licencieux, et qu'il fut tout autre quand le protestantisme le compta dans ses rangs. Plus donc ses ennemis attaquent sa vie en aggravant ses fautes, plus ils rendent un hommage involontaire à la Réforme qui opéra en lui un si merveilleux changcrhcnt.
Nous ne voulons pas nous faire l'apologiste dos écarts de jeunesse de Théodore de Bèze ; mais nous devons le défendre contre les calomnies de ses ennemis , qui l'accusèrent d'avoir séduit la femme d'un tailleur, avec laquelle, disent-ils, il s'enfuit à Genève et se maria du vivant de son mari: C'est une fable inventée à plaisir. Voici ce qu'il y a de vrai dans cette accusation inlt^ntée contre sa mémoire : Théodore de Bèze s'éprit d'un grand amour pour une jeune fille d'une condition inférieure à la sienne, mais pure et chaste. Pour concilier les affections de son cœur avec ses intérêts matériels, il eut l'idée de conlracler un mariage de conscience. Claudine Denossc eut la faiblesse d'y consentir, mais sous la condition formelle qu'il n'entrerait jamais dans la carrière ecclésiastique et que leur union serait légitimée aussitôt que possible. Bèze prit cet engagement en présence do deux de ses amis : Laurent de Normandie et Jean Crcspin, tous deux jurisconsultes distingués.
Après cet accord, dans lequel les torts furent moins du côté de la jeune fille que de de Bèze, ce dernier qui, tout en aimant Claudine Dcnosse, aimait encore beaucoup le monde qui avait laissé tant de souvenirs au fond de son cœur, reculait devant l'accomplissement d'une promesse qui lui donnait une femme aimante et dévouée, mais lui enlevait tous ses revenus. 11 eût peut-être manqué à sa parole si, en 1548, il n'eût pas eu une maladie qui le mit aux porte? du tombeau; il se rappela, à cetle heure critique de sa vie, les leçons du pieux professeur Wolinnr et fit à Dieu le vœu solennel que s'il lui rendait la santé il vivrait désormais selon les préceptes de son saint Evangile. Contre toute espérance, il se rétablit; il n'hésita plus : il renonça nonseulement à tous ses revenus, mais encore à la succession de ses frères; et, pauvre des biens du monde, mais désireux de se consacrer au service de Celui qui lui avait fait sentir sa douce présence sur son lit de maladie, il s'enfuit avec sa jeune amie et arriva le 24 octobre 1548 à Ge-