‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 120 sur 149 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Son écrit est moins l'interprétation rationnelle des dogmes chrétiens qu'un plan nouveau de réforme; c'était peu tegique de sa part: mieux eût valu combattre corps à corps le christianisme que de le soumettre aux exigences d'une raison insurgée ; mais, tel qu'il était, ce livre pouvait mettre en circulation, au sein du luthéranisme, des idées qui l'eussent alTaibli en dénaturant son esprit essentiellement évangélique. Il venait de paraître lorsqu'un réfugié français, Guillaume de Trie, résidant à Genève, envoya à un de ses parents de Lyon la première feuille de l'ouvrage. « Je m'étonne, lui écrivait-il, que les catholiques laissent circuler de tels blasphèmes; » et il désignait Servet comme en étant l'auteur.

Le Lyonnais s'empressa de faire connaître à l'inquisiteur du diocèse les renseignements du réfugié français. Interrogé par l'inquisiteur, le médecin espagnol, qui avait publié son livre sans nom d'auteur, n'eut pas le courage d'avouer son œuvre; il trouva plus commode de nier.

Quand le Lyonnais sut que l'hérétique conlinuaità vivre paisiblement à Vienne, il demanda à Guillaume de Trie déplus amples informations. Celui-ci, pour ne pas avoir l'air d'avoir faussement dénoncé Servet, extorqua par surprise, comme il ne craignit pas de l'avouer plus tard, plusieurs lettres de ce dernier écrites à Calvin, dans lesquelles il lui explique comment, à son nom de Servet, il avait substitué celui de Villeneuve. Accusé plus tard par Servet d'être son dénonciateur, Calvin le nia avec énergie. «Il n'est ici besoin, dit-il, d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas, quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien. »'

Nanti de ces nouvelles preuves de conviction, l'inquisiteur fit saisir Servet le 4 avril 1553, et le fit comparaître deux jours après devant des juges. Il nia d'abord d'être l'auteur du livre incriminé; mais mis en présence de sa propre écriture, il courba la tête. Reconduit en prison, il put s'échapper le 7 avril, grâce aux nombreux amis qu'il avait dans la ville. Malgré son évasion, l'instance commencée contre lui continua, et le 17 juin il fut condamné

» Déclaration de Calvin dans l'enquête contre Servet, page 1337.

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par contumace à la peine du feu; le même jour il fut brûlé en effigie par le bourreau qui brûla aussi un ballot de ses livres.

Immédiatement après son évasion, Scrvet se cacha et parvint à se soustraire à toutes les recherches; mais celte vie de proscrit lui devint bientôt insupportable; il jetait ses regards autour de lui pour voir vers quelles contrées il dirigerait ses pas. Après beaucoup d'hésitations il se décida malheureusement pour Genève, oii il arriva à la fin du mois de juillet. Il descendit à l'hôtel de la Rose sous un faux nom. Il est cependant probable qu'avant d'arriver lo fugilil avait déjà quelques relations établies avec le parti des libertins. L'incognito auquel il se sentait condamné lui pesa; cela ne surprend nullement chez une nature aussi agitée et aussi turbulente que la sienne. Il se mêla donc à la foule un jour qu'elle allait au prêche. C'est là qu'il fut reconnu par des pasteurs qui en instruisirent Calvin.'

Le réformateur n'hésita pas sur le parti qu'il avait à prendre, quoiqu'il ne s'en dissimulât pas les difficultés. Il s'adressa à l'un des syndics qui, obtempérant à sa demande, fit arrêter Servet. «Celte démarche du réformateur, dit M. Albert Rillict, une fois qu'il était instruit de la présence du médecin espagnol, n'a rien que do parfaitement naturel; il devait, sous peine d'abdication, tout faire plutôt que do soulTrir à côté de lui dans Genève un homme qu'il considérait comme le plus grand ennemi de la Réforme; et la position critique où il voyait celle-ci au sein de la république était un motif de plus pour écarter, si cela était possible, le nouvel élément de dissolution qu'aurait créé le libre séjour de Servet.» ^ Calvin ne déclina jamais la responsabilité do cet acte. «Je ne veux point nier, dit-il dans l'enquête qui eut lieu, quoce n'ait été à ma poursuite qu'il ait été constitué prisonnier. » ^

L'auteur du code ecclésiastique fut conséquent avec lui-même. Il ne pouvait laisser l'hérétique propager impunément ses erreurs; c'eût été de sa part un acte de faiblesse qui eût donné de la force au parti des liber-

' Reg. de la comp. des pasteurs, aux pièces justificat.

2 Procès de Michel Servet, page 21.

3 Déclaration, page 318.

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