LIVRE VII
l'Eglise de Christ, et que la suite ne devienne pire que le commencement. Le Sci^rneur vous accordera, pour cette fin, son esprit de force et de snp;esse. »
En lisant les réponses des Eglises, on acquiert la triste conviction que la Réforme tenait pour sainte et divine la doctrine qui permettait alors à l'homme de se constituer le vengour des injures faites à Dieu ; ce n'était pas seulement par le corps des pasteurs que cette odieuse tradition était partagée, elle l'était aussi par les laïques. « Vous ne pouvez, écrivait le conseil de Zurich aux magistrats genevois, laisser venir en avant la méchante et fausse intention du prisonnier, laquelle est totalement contraire à la religion chrétienne, et laquelle donne.de grands scandales et assauts. » « Nous vous prions, écrivaient à leur tour les seigneurs de Berne, de tenir la main, afin que les erreurs et les sectes ne soient semées en l'Eglise de Jésus Christ, notre seul Sauveur. »'
Les réponses des Eglises, l'opinion surtout des seigneurs de Berne, qui signalaient, dans Servet, plus encore un perturbateur du repos public qu'un hérétiijue, ne permettaient guère aux magistrats de Genève de relâcher leur prisonnier. Cependant la nature de la peine dont il serait frappé demeura quelque temps incertaine : les uns penchaient pour l'exil, les autres pour la mort; quelques voix isolées, mais sansécho, protestaient contre celte peine, moins au nom de la liberté de la pensée, que par haine pour Calvin. Amicd Perrin fit un dernier et suprême effort pour obtenir un verdict d'acquittement ; il échoua. Calvin avait gagné du terrain depuis l'affaire de Burthelier; de plus, l'intérêt qu'inspirait le prisonnier s'était beaucoup affaibli; et dans une république enfin où l'Etat était si intimement uni à la religion qu'ils ne faisaient qu'un seul et même corps, Servet ne pouvait être qu'un coupable du crime de lèse-nation le jour où il émettait des doctrines de nature à troubler la tranquillité publique. Or comme le droit de punir les hérétiques ne faisait pas doute dans l'esprit du magistrat et que Servet était notoirement hérétique, il ne restait qu'à lui infliger une peine; on choisit la plus forte, la mort.
* Rilliet, procès de Servet, page 103.
5'iO HISTOIRE DE LA HEFORMATION FRANÇAISE
Dès que l'arrêt fut rendu, on le communiqua à Calvin qui en informa aussitôt Farel qu'il avait prié do venir à Genève pendant les.débats du procès. Dans l'une de ses lettres, le réformateur écrivait à son vieil ami que lui et ses collègues avaient insisté auprès des magistrats pour qu'on substituât le glaive au. feu dans l'exécution de l'arrêt, mais que le tribunal n'avait pas voulu consentir à leur demande; et cependant aux yeux da la postérité c'est Calvin qui a dressé le bûcher!!
Servet ne s'attendait pas à la terrible sentence qui devait le frapper; son esprit mobile s'élevait facilement à l'espérance, ce pain des malheureux ; il croyait que ses juges l'acquitteraient, ou bien ne le condamneraient qu'à une peine très-légère; il pensait sans doute que ces réformés, qui savaient si bien anathématiser les bûchers catholiques, ne voudraient pas lui en dresser un; mais quand il apprit que la peine capitale était prononcée contre lui, il fut d'autant plus terrifié qu'il s'y attendait moins; son désespoir faisait pitié : il pleurait, il ricanait, il sanglotait, il hurlait, il ne savait ni ce qu'il disait, ni ce qu'il faisait. A cette heure suprême, il eût dû reconnaître combien le fondement sur lequel il avait bâti était peu solide, puisqu'aux jours de l'orage son pauvre cœur était rempli d'angoisse et de terreur : quelle différence entre lui et Louis de Berquin !
Au moment oh il apprit la fatale nouvelle, Farel était auprès de lui dans sa prison et devenait le témoin de son désespoir. Les premières émotions passées, le pasteur do Neuchâtel s'efforça de le ramener à des idées plus saines sur la personne du Fils de Dieu ; il lui cita les passages de la sainte Ecriture les plus probants. Aveuglé par ses fausses théories, le condamné nia au Christ sa divinité, tout en l'appelant cependant son Sauveur. Farel, voyant l'inutilité de ses efforts, désira que Calvin eût une entrevue avec le condamné ; il y consentit. Accompagné des conseillers Corna et Bona, le réformateur se rendit (auprès de Servet,
L'un des conseillers lui demanda ce qu'il avait à dire à Calvin.
— Je veux, répondit-il. solliciter mon pardon. Calvin prit alors la parole, et s'adressant au prisonnier:
LlVr.E VII.
« Je proteste, lui dit-il, que je n'ai jamais poursuivi contre |toi aucune injure parliculièro; tu dois te souvenir qu'il y a plus de seize ans, étant à Paris, je ne me suis point épargné de te gagner à Noire Soigneur, et si tu eusses été raisonnable. je me fusse employé à te réconcilier avec tous les bons serviteurs de Dieu. Tu as fui alors la lutte, et je n'ai cessé pourtant à l'exhorter par lettres; mais tout a été (nutilo; tu as jeté contre moi je ne sais quelle rage plutôt que colère; du reste, je laisse là ce qui concerne ma personne. Pense plutôt à crier merci à Di^'u que tu as bl.isphémé en voulant cffncer les trois personnes qui sont en son essence; demande pardon au Fils de Dieu que tu as défiguré et renié pour Sauveur. »
Ces paroles do Calvin ne firent aucune impression sur Servet; il soutint ses opinions et ne rétracta rien, et se montra ainsi fidèle à lui-même en refusantde sauver sa vie par une honteuse hypocrisie. La présence du réformateur contre lequel il avait vomi tant d'injures le trouva calme, doux, modeste, le contraire de ce qu'il avait 6té jusqu'alors. Quand Calvin vit que ses exhortations ne trouvaient pas d'écho dans le cœur du prisonnier, il se retira de lui et s'en sépara comme d'un hérétique obstiné dont la mort importe au salut de l'Eglise.'
Le 27 octobre fui le jour choisi pour lire publiquement au condamné son arrêt de mort; le lieutenant criminel assisté d'un secrétaire de la justice vint le prendre dans sa prison et lui dit selon la coutume : « Venez avec moi ouïr le bon vouloir de Messeigneurs. » Servet obéit, et accompagné de Farel il se présenta devant le tribunal assemblé aux portes de l'hôtel de ville. Debout sur l'estrade le syndic Darlod lui donna lecture de l'arrêt prononce contre lui.
Pendant que le-syndic lisait Servet était triste, morne, abattu; mais quand il entendit ces paroles : « Toi, Midiel Servet, condamnons à devoir êlre lié et mené au lieu de Champel, cl là devoir être attaché à un pilotis et brûlé tout vif avec Lon livre tanl écrit de la main qu'imprimé, jusqu'à ce que ton corps soit réduit en cendres; et ainsi finiras tes jours pour donner exemple aux autres qui tel
• DcclaralioD, page 1317,
(ds voudraient commettre, » il fut frappe d'épouvante; son courage l'abandonna entièrement; d'une voix suppliante il demanda à ses juges un adoucissement à sa peine. « Avoue ta faute, tcmoignes-en de l'horreur, lui dit Farel, et on aura pitié de toi. » Ces paroles, rendirent un peu décourage au condamné. « Je ne ferai pas cette confession, dit-il; je n'ai point mérité la mort, et je prie Dieu de pardonner à mes persécuteurs; je ne rachèterai pas ma vie par une rétractation que ma conscience me défend de faire, n En ce moment Servet s'éleva presque à la hauteur d'un martyr : après avoir eu toutes les défaillances de l'hérésie, il eut presque l'iiéroisme de la foi.
La fermeté du condamné, qui aurait dû toucher Farel et Calvin, ne fit que les irriter; l'impétueux pasteur de Neuchâtel ne vit en lui qu'un blasphémateur et un entêté. « Si tu l'obstines, lui dit-il, à soutenir ton innocence, je ne te suivrai pas jusqu'à ton bûcher. » Servet se tut. Un moment après le lugubre cortège se mit en marche pour aller au lieu du supplice.
Pendant le trajet, Farel, préoccupé du salut du condamné, s'efforçait de le ramonera des idées plus saines. Servet ne l'écoutait pas; ce n'était pas avec les hommes qu'il voulait désormais converser, mais avec Celui qui sonde les cœurs et les reins, et devant lequel il allait comparaître. Que se passait-il en ce moment suprême dans le *cœur de cet infortuné que ses théories avaient égaré? Nul no le sait, car à Dieu seul appartient la clef des cœurs; et puis, qui sait ce qu'un regard suppliant vers le ciel peu* en faire descendre do grâce!... Tout en déclarant avec les réformateurs que la vérité seule sauve, parce que seule elle sanctifie, nous ne mettons pas de bornes à la miséricorde de Celui qui pardonna au brigand qui l'insultait. Un ^eul rayon de la grâce qui illumine nos cœursy opère plus de changements et y fait naîlro plus de vie en un instant que itoutes lesdiscussions des théologiens pendant dos siècles.
Sur le sommet de la colline do Champel, du haut de laquelle l'œil embrasse un admirable et ravissant panorama, un échafaud était dressé au milieu d'une foule nombreuse et recueillie qui attendait le patient. Quand^il arriva, tous les regards s'attachèrent sur lui; il était pâle