LIVRE VII
et sérieux il y a une voix qui lui crie : «Tu ne seras jamais de la religion de tes bourreaux. »
Tout donc doit faire disparaître du sein de la chrétienté le do;,'me de la contrainte en matière de foi, qui a fait plus d'iiypocriles et d'incrédules au catholicisme que tous les sarcasmes de Voltaire et les sophismes de Rousseau. Laisser à Dieu le soin de punir ses propres injures, c'est le parti que conseillent la sagesse et la charité; c'est aussi le plus sûr, parce que Dieu est toujours juste, soit qu'il pardonne, soit qu'il punisse; tandis que l'homme qui se liasarde à prononcer sur des matières qui ne sont pas de sa compétence s'expose à frapper l'innocent avec le coupable. Qu'il se borne donc à exclure de son sein ceux qui ne souscrivent pas à la foi de son Eglise, il est dans son droit; mais s'il va au delà, c'est un empiétement de pouvoir; qu'il sache seulement avoir patience, le véritable hérétique ne tardera pas à montrer ses erreurs par ses mauvaises œuvres; ce sera alors pour le magistrat civil le moment de le frapper, non pas comme hérétique, mais comme violateur de celte loi morale qui est inscrite dans le code des nations à demi civilisées. On répondra, nous le savons, que tolérer l'hérétique à côté de l'Eglise, c'est souffrir le feu près d'une poudrière; mais cette raison n'est que spécieuse. Dieu n'a-t-il pas montré qu'il n'avait pas besoin du bras de l'homme pour étendre son règne"? Et celui qui croit fermement que les portes do l'enfer ne prévaudront pas contre son Eglise, doit servir cette Eglise par ses "prières et une sainte vie; et s'il tient un moment l'épée dans ses mains, se rappeler ces paroles do Jésus à Pierre : « Remets ton glaive dans le fourreau. » On dira encore : Mais si l'hérésie domine, elle persécutera les fidèles. A cela nous répondrons : Mieux vaut être persécuté que persécuteur, .\urions-nous donc oublié que les plus beaux jours du christianisme furent ceux oh l'Eglise était sous la croix? On l'oublie trop souvent pour qu'il ne soit pas nécessaire de le rappeler.
Revenons à la mort de Michel Servet. Elle fut moins lo crime de Calvin que celui de tout son siècle. Son génie, tout grand qu'il fût, ne put s'élever à la hauteur des vues de Luther; sa position, d'ailleurs, était tout exceptionnelle : contraint à des luttes continuelles, exposé chaque
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jour à voir son navire sombrer sur quelque écueil, il no négligea aucun des moyens de sauvetage do l'époque. Il rencontra un jour sur sa route Servet, déjà condamné à mort par l'Eglise romaine; ce fut un malheur, mais il ne put faire autrement que ce qu'il fit : le bûcher qu'il éleva sur le plateau de Champel ne fut pas un supplice de son invention; il aurait voulu môme le remplacer par une autre peine moins cruelle.' L'usage établi lut plus fort quo sa volonté; il laissa donc briller Servet; mais ce bûcher, qui est une inconséquence dans le parti de la Réforme, est le plus fort argument qui existe contre les persécutions. Il eût cependant été heureux pour le protestantisme qu'il n'eût pas eu le triste privilège de le fournir pour ne pas avoir plus tard la douleur do confesser sa honte en déclarant qu'il s'était trompé... Il ne faut jamais désespérer des partisqui se repentent et qui apprennent à l'école du passé à faire mieux dans l'avenir. Mais que penser de ceuxquine se repentent jamais, et qui prennent dans leur conduite pour de l'infaillibilité ce qui n'est que le signe de leur fanatisme et de leur orgueil !
Nous l'avons dit en commençant : la question n'est pas encore décidée, puisque Rome admet la contrainte en matière religieuse quand la presque unanimité de la Réiorme la repousse. Cependant elle a fait un grand pas, car un Torquemada et un saint Dominique qui voudraient, suivis de hîurs familiers charj és de leurs instruments de torture, ofl'rir leurs services à l'Europe pour la ramènera la foi du moyen âge, seraient accueillis par des cris de réprobation. L'opinion publique a donc prononcé. Mais pour rendre justice à qui la justice est duo, il faut diro que l'homme qui a le mieux servi la cause de la tolérance religieuse dans les temps modernes, c'est Voltaire. C'est lui qui. a flétri les instruments de torture du clergé romain par sa belle défense de Calas, soutenant, au nom de l'indifférence en matière religieuse, la cause que saint Ililaire et saint Ambroise soutenaient au nom do l'esprit de l'Evangile. 11 est déplorable que la chrétienté, en plein dix-huitième siècle, n'ait pas compris par le cœur ce que Voltaire comprenait si bien par l'esprit, et
' Lettre deCalvio ù FareL