‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 126 sur 149 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

que le philosophe spirituel, sceptique et moqueur ait donné une leçon de lolcranco à ceux qui pouvaient lire chaque jour dans le livre de leur loi que tout homme est noire prochain, et que l'ordre de l'aimer est élevé à la hauteur de celui qui nous ordonne d'aimer Dieu. C'est ainsi que Dieii se plaît quelquefois à humilier son Eglise par le moyen du monde.

Pendant que le roi trës-chrétien envoyait lesluthériens de son royaume à la mort, la papauté voyait tous ses efforts échouer contre la Réforme et ne recueillait de ses persécutions qu'une nouvelle preuve de son impuissance. Résolu cependant à lutter jusqu'à la fin, Jules III consulta trois évoques sur les moyens de raffermir le saintsiége ébranlé. Les trois prélats se réunirent à Bologne en 1553, et présentèrent au pontife un mémoire qui passerait pour une satire contre Rome, si l'authenticité do cette curieuse pièce n'était pas hors de toute discussion. Nous nous contenterons d'en citer quelques fragments. •

Les prélats, après avoir exposé au pape combien il importe que leur mémoire demeure secret et confidentiel, dépeignent les luthériens de la manière suivante: «Il est parfaitement vrai, disent-ils , que les luthériens admettent et reconnaissent les articles du symbole dos ap(Mres de Nicée et d'Alhanase; car il no faut pas nier (surtout entre nous) ce que nous savons tous être vrai. Ces mêmes luthériens ne veulent admettre aucune autre doctrine que celle qu'ont enseignée les prophètes. Christ et les apôtres, et ils voudraient que nous nous en tinssions tous à ce nombre extrêmement restreint de vérités et de pratiques (pavcissimis Mis) qui étaient reçues du temps même des apôtres, ou immédiatement après eux : que nous suivissions les traces de ces antiques Églises, et que nous rejetassions toutes les traditions dont on ne

' Avis sur les moyens propres à soutenir l'Eglise romaine présentés au pape Jules III par quelques évêques réunis à Bologne. Bibliothèque impériale, vol. in fol. B. n" 1038. Second vol. de rniifiendice ad fasciculum rerum expelendarum et fugiendarum, eic.

3f)6 niSTOIRE DE LA REFORMATION FRANÇAISE.

peut pas démontrer plus clairement que le jour qu'elles ont été données et enseignées par notre Soigneur Jésus- Christ ou par les apôtres eux-mêmes. Telles sont les erreurs professées par nos adversaires. Quant à nous, au contraire, nous conformant à l'opinion de Votre Sainteté, nous voulons qu'on croie et qu'on regarde comme nécessaires pour le salut toutes les doctrines, toutes les traditions, les constitutions, les règles et les cérémonies qui entêté jusqu'à ce jour successivement introduites dans nos Eglises, soit par les Pères, soit par les conciles, soit môme par des particuliers animés d'un saint zèle. »

Après cet aveu si naïf, ils énumèrent les articles de leur foi ; puis ils ajoutent :

« Bien que nous ne puissions en donner aucune preuve certaine (car, de vous à nous, nous ne faisons pas de difficulté d'avouer que nous ne pouvons pas prouver ce que nous croyons et enseignons sur les traditions, et que nous n'avons, à cet égard, que quelques conjectures), nous eu reconnaissons cependant la vérité, parce que l'Eglise romaine l'enseigne ainsi. »'

Les raisons qu'ils donnent de la nécessité de s'opposer aux progrès de la Réforme ne sont pas moins naïves :

« Il ne s'agit pas ici, disent-ils, de choses indifférentes, ' mais de la prospérité de votre saint-siége et de la con-

servation de nous tous, qui en sommes les membres et les créatures ; car du temps des apôtres (nous devons l'avouer ici sans déguisement; mais il faut que ceci reste entre nous), et môme quelques années après les apôtres, il n'était question ni de pape, ni de cardinaux. Il est vrai que les revenus immenses afiuctés aux évèquo et aux prêtres n'existaient pas, les temples n'étaient pas construits à si grands frais; il n'y avait ni monastères, ni prieurs, ni abbés; encore bien moins admettait-on nos doctrines, nos lois, nos usages actuels ; mais aussi on ne connaissait pas cet empire que nous exerçons aujourd'hui sur les peuples ; bien plus les ministres de toutes les Eglises, sans en excepter l'Eglise romaine, se soumettaient de leur plein gré aux rois, aux princes et aux magistrats. Que Votre Sainteté so représente ce que

* Concihum, page 645.

IIVUE VII.

nous deviendrions si, par un malheureux sort, nous élions replongés dansée premier état de pauvreté, d'humiliation et d'esclavage et obligés d'obéir à une autorité étrangère 9 celle do l'Eglise. Il s'agit donc, comme nous l'avons dit, d'une chose de la plus haute importance. » ' Ce qui préoccupe les prélats, ce n'est pas Jésus-Christ, c'est le pape qu'il faut sauver. Après ces lignes, les prélats décrivent do la manière suivante l'origine du pouvoir de l'Eglise romaine. Leurs aveux sont dignes d'être recueillis :

o Nous voyons, disent-ils, en examinant de près la question, que l'Eglise n'a acquis la gloire, l'autorité et la puissance qu'elle possède aujourd'hui, que lorsqu'elle eut à sa tcto des évoques pleins d'adresse et de sagacité qui, dans toutes les occasions, pressaient les Césars d'user de leur autorité et de leur pouvoir pour conférer au saint-siége de Rome la primauté et la puissance souveraine sur les autres Eglises. 11 paraît que Boniface III, entre autres, obtint ce privilège de l'empereur Phocas. Nous voyons encore que l'Eglise a pris, de jour en jour, plus d'accroissement depuis l'époque où l'on a commencé à créer des cardinaux, à augmenter le nombre des évcques et à instituer nos nombreux et excellents ordres de moines et de religieuses. Il n'y a aucun doute que ces papes, ces cardinaux, ces évêques, ces moines, ces religieuses, n'aient, par leur adresse, par ce qu'ils ont ajouté aux enseignements anciens {suis addilionibns) , par leurs pratiques et leurs cérémonies , fait dévier l'Eglise de cette doctrine primitive qui la retenait dans la pauvreté et dans l'humilité, et ne lui aient acquis, par là, le crédit et l'autorité dont elle jouit. Il faut donc employer, pour la maintenir dans cet état, les mêmes moyens qui ont servi à l'y faire parvenir; c'est-à-dire, qu'il faut user de beaucoup de finesse et de sagacité, et qu'il faut augmenter lo nombre des cardinaux, des évêques et des religieuses. » *

Ces aveux sont précieux. En voici un qui explique cette parole d'un prédicateur moderne qui affirmait quo

' Concilium, page 645.

2 Ibidem, page 645.

558 IIÎSTOIUE DE LA RÉFORM.VnON FI'.ANÇAISE,

le catholicisme italien préférerait devenir incrédule avec Voltaire que protestant avec Luther. '

« L'Espagne, écrivent les prélats, vénère plus que tou autre pays la personne do Votre Sainteté, ses lois et ses institutions; elle n'inoovo rien, elle ne change rien. Aussi de ce côté là il n'y a rien à craindre; car il y a peu d'Espagnols qui n'aient la doctrine I uthérienne en horreur; s'il se trouve parmi eux des hérétiques, ils nient la venue du Messie ou l'immortalité de Vàme plutôt qu'ils no méconnaissent votre autorité et celle do l'Eglise ri)maine; et certes, celle hérésie est moins danger(.'us(> pour nous que celle des lulhérietis. La raison en est évidente, car si ces Maures ue croient ni en Jésus- Christ ni à la vie future, du moins ils gardent, ordinairement, le silence sur ces sujets; au pis, ils en font entre eux les objets do leurs moqueries, mais ils ne cessent pas d'obéir à l'Eglise romaine ; tandis que les luthériens, au contraire, se déclarent ouvertement contre elle et font des etlorls pour ébranler et pour renverser l'édifice qu'elle a élevé. » *

Après ces préambules, les évoques cherchent un remède aux maux qui désolent la papauté; ils ne proposent pis la force brutale, on en a usé si souvent! Si Jules III d'ailleurs voulait en user, il ne le pourrait: no pouvant donc être lion, on lui conseille d'être renard; c'était loû'ique. L'œuvre des diplomates commence toujours après celle des capitaines. Le premier des moyens conseillé au pape est de créer en France et en Italie cent nouveaux évoques et cinquante cardinaux, et d'en chofsir trente ou quarante parmi les plus habilesd'entreeux. Ces derniers devront résider auprès de sa personne et l'aiderde leurs conseils; quantaux autres, ils séjourneront dans leurs diocèses respectifs où leur grande occupation sera d'amuser les citoyens par des jeux et des spectacles et des divertissemenls do tous les genres (omne genus deliciis). Ce n'est pas ainsi que saint Paul comprenait l'épiscopat ; mais les temps étaient bien changés; ce qu'il fallait sauver dans ce moment, ce n'était ni la

' Le Père Ventura.

"^Concilium, page 646.

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