LIVRE VII
dit Crespin, il ôta la mauvaise opinion qu'ils avaient des assemblées et invita même les autres à faire plus diligentes enquêtes de la vraie doctrine.» '
Le danger qui menaçait les prisonniers émut tous les réformés de France et de l'étranger. Ces derniers firent des démarches actives pour les arracher à la mort ; sur les instances de Calvin et de Farel, des ambassadeurs furent envoyés dans les Etats germaniques pour supplier les princes protestants d'intercéder en leur faveur auprès do Henry II; * ils ne réussirent qu'en partie, car il fallait au peuple de Paris la joie de quelques exécutions. Trois bûchers se dressèrent : le premier était destiné à Nicolas Clinet, vieillard desoixante ans, saintongeois de naissance et l'un des diacres de l'Eglise de Paris ; le second à Taurin Gravellc, de Dreux, avocat au parlement de Paris; le troisième à Philippine de Luns, veuve du seigneurde Gramboy. Cette femme, à peine âgée de vingt et un ans, avait quitté le village de Luns en Peri£;ord pour se joindre à l'Eglise de Paris, quiappréciason zèle et fut édifiée de sa piété. Devenue veuve, elle honora son veuvage par une conduite vraiment chrétienne. Quand elle se rendit à la réunion de la rue Saint-Jacques, elle ne savait pas que c'était son premier pas vers le martyre. Dans tout le courant de l'instruction de son procès, elle fit preuve de courage et de présence d'esprit. Interrogée si elle croyait que le corps de Jésus-Christ fût présent au sacrement de l'autel, elle répondit à celui qui la questionnait: « Eh! monsieur, qui croirait que cela fût le corps de Celui auquel toute puissance a été donnée, et qui est élevé par-dessus tous les cieux, quand les souris le mangent! »« Là-dessus, dit Crespin, elle fit un récit de ce qui était arrivé dans son pays sur ce même fait, d'une si bonne grâce et d'une façon si piquante, qu'elle montrait, bien encore qu'elle eût la larme à l'œil, que toutefois elle
' Crespiu liv. vu, p. 426.
^ Oespio, liv. vu, p. 439. Voyez aussi Lettres de Calvin, n' 108 (les manuscrits de la bibliothèque de Genève.
372 niSTOlRE DE LA RÊFORMATION FRANÇAISE.
n'était pas abattue de crainte.» ' Sa jeunesse et sa beauté eussent peut-être trouvé grâce devant ses juges, si derrière eux il n'y avait pas eu des courtisans affamés d(i confiscations. La jeune dame do Gramboy avait le mallieur d'être riclie ; elle n'était pas morte, et ses biens étaient déjà donnés ! Ses deux bourreaux furent le fanatisme et la cupidité. Son arrêt fut prononcé le 17 septembre; il l'envoyait à l;i mort avec deux autres fidèles.
Après avoir subi la question, les condamnés furent conduits à la chapelle, pour attendre chacun le tombereau qui devait les traîner au lieu de leur supplice. Ce qui frappait surtout dans co triste spectacle, c'était la vue de la jeune et intéressante veuve. Quand elle était heureuse près de son mari, elle n'était ni plus belle ni mieux parée. « J'ai quitté, disait-elle avec un doux sourire, mon deuil, et je me suis parée pour aller au devant de mon céleste Epoux.» La vue de ses bourreaux armés do leurs instruments de torture et celle du bûcher qui allait dévorer sa jeunesse ne troublèrent pas un seul moment sa sérénité. Quand vint son tour d'avoir la langue coupée, elle s'écria avec gaîté: « Je ne plains pas mon corps; pourquoi plaindrais-je ma langue? Non, non !» et ellela tendit au bourreau, sous les ciseaux duquel elle tomba toute sangla'ite. La jeune et belle femme fut ensuite flamboyée aux pieds et au visage, puis étranglée, puis brûlée avec ses compagnons de supplice devant une foule immense réur.ie sur la [ilace Maubcrt. *
Cette exécution, dont le clergé attendait tant de bien, lui fut contraire. « Ces tristes et constants spectacles, dit Florimond de Remond, jetaient d'i trouble, non-seulement dans l'âme des simples, mais Qes plus grands, qui les couvraient de leur manteau, ne se pouvant, la plus part, persuader que ces gens n'eussent la raison do leur cOté, puisqu'au prix de leur vie ils la maintenaient avec tant de fermeté et de résolution; d'autres en avaient compassion, regrettant de les avoir ainsi persécutés ; et contemplant dans les places publiques ces noires carcasses suspendues en l'air, avec des chaînes vilaines, reste des
' Crespin, livre vii, page 432.
2 Voir note xxni.
IIVRE VU.
supplices, ils ne pouvaient contenir leurs larmes, les jœurs mêmes pleuraient avec les yeux; cependant les curieux désiraient voir leurs livres et savoir le fond do leur créance, et pourquoi on les faisait mourir. »'
Sept prisonniers de la rue Saint-Jacques avaient déjà été mis à mort; on se préparait à faire partager le mémo sort à douze autres, quand des circonstances politiques obligèrent momentanément Henri II à se montrer plus modéré.
Tous les prisonniers, à l'exception de trente, furent mis hors du Chàlelet, sans être cependant rendus à la liberté; les uns (c'étaitsurtoutdejeunesétudiants)furent conduits dans des monastères, où on les contraignait à abjurer ; les autres furent renvoyés devant l'official en la présence duquel on leur ordonnait de faire profession de la foi catholique. Quelques-uns se montrèrent lâches; quelques autres, au moyen de restrictions mentales, firent un semblant d'abjuration ; Calvin les blâma avec cette inflexibilité de caractère qu'il portait dans tous les actes de sa vie ; mais autant il se montrait sévère pour ceux qui n'avaient pas le courage de confesser leur foi, autant il était actif pour tendre une main secourable, à ceux qui dans les fers demeuraient fermes et incbraniobles. Il' intercéda pour eux auprès du duc de Wurtemberg, qui, de concert avec d'autres seigneurs, envoya des ambassadeurs à Henry II pour lui représenter tout ce qu'il y avait d'injustice dans sa conduite à l'égard de sujets fidèles qui no réclamaient de lui que la liberté de servir Dieu selon leur conscience. * Cette lettre ne rendit pas le roi plus favorable aux protestants, mais elle l'arrêta momentanément sur la voie des persécutions. Ces quelques heures de paix ne furent pas perdues pour la Réforme ; elle en profila pour s'organiser et se consolider.
Le moment où nous sommes arrivés est certainement l'un des plus intéressants do l'histoire de la Réforme.
' Flor. de Rem., livre vu, p. 863.
Lettres do Calvin, ii" 101 des luaauscrits de ia bibliothèque de Genève — Ruchat, loci vu, p. 350.
574 niSTOlRE DE LA UEFOKMATION FRANÇAISE.
Toutes les violences exercées à son égard, loin de retarder sa marche, n'avaient fait que raccclérer ; l'esprit nouveau qui, jusque-là, n'avait atteint que quelques professeurs et les hommes du peuple, atteignit les sommités de la société et pén-étra dans l'intérieur des presbytères et des couvents ; chaque jour apprenait au clergé une nouvelle défection : hier c'était un moine qui jetait au loin son froc; aujourd'hui c'est un gentilhomme qui passe dans les rangs de la Réforme; demain ce sera un grand seigneur; après demain un prince; tous se prononcent avec courage, quoiqu'ils sachent que leur passage de la foi ancienne ù la foi nouvelle conduit en droite ligne à la privation des biens et à la mort ; c'est ce que ne comprenait pas Florimond de Remond quand, attribuant au libertinage de l'esprit ce qui n'était que le résultat d'une conviction profonde, il disait en parlant des nouveaux convertis : «De tels gens se multiplia l'Eglise nouvelle; les bons religieux auxquels la garde était commise rappellent et crient après ces échappés ; aussi ces moines échappés courant par le monde, se rient de la voix de leurs gardiens et prieurs qui les rappellent. Et pauvres brebis égarées, s'en vont qui en, qui là, faire l'olfice do pasteurs... La pauvreté les assaillait, ils se faisaient colporteurs de livres, quincaillcurs, régens, ministres. ' »
Il en est des idées comme des fruits, elles mûrissent à leur heure ; il en fut ainsi de la Réforme. Le moment do prendre son essor était venu; un événement qui se passa au printemps de l'année 1558 le lui donna. Des étudiants se promenaient au Pré-aux-Clers, le rendez-vous des oisifs de Paris; quelques-uns de ces jeunes gens qui avaient do belles voix se mirent à chanter les psaumes en français; leurs condisciples qui les entendirent s'approchèrent et joignirent leurs voix aux leurs. Le lendemain les mêmes chants se répétèrent; attirée par la curiosité une foule immense fit cercle autour d'eux et écouta avec recueillement cette musique nouvelle qui éveillait dans leurs cœurs des sentiments inconnus.
' Floriin. de Rem., liv. vn, p. 916, 917.