LIVRE VII
La musique est une amie do l'homme. Associée sans cesse à ce que sa vie a de plus intime ou de plus bruyant, elle s'afflgc avec lui, pleure avec lui, le console, l'encourage, le fortifie, et tour à tour, ange ou démon, elle verse sur lui un baume d'apaisement ou la violence de sa colère; aux jours des révolutions sociales et politiques elle devient une bacchante aux narines sanglantes ou une guerrière à l'œil de feu. Ici s'incarnant dans raut(;ur du Ça ira; là dans celui de la Marseillaise, elle conduit les hommes à l'abattoir avec Marat et à d'immortelles victoires avec Rouget do l'Isle.., ; de tous les Protées elle est celui qui subit le plus de transformations; elle est moqueuse, gauloise, mélancolique, futile, douce, colère ; avec Chateaubriand, elle dit les souvenirs de la patrie absente; avec Desdemone les illusions perdues.
Il y a eu elle une puissance qui dépasse même celle de la parole, ce moyen magique d'émouvoir les masses et de les entraîner vers le bien ou de les précipiter vers le mal; elle répond à tous les instincts bons et mauvais de notre nature, mais plus aux bons qu'aux mauvais, et so trouve ainsi mêlée à l'histoire des peuples et à celle des individus. Chaque nation à son chant patriotique,
chaque homme a ses airs favoris Les Grecs couraient
à la victoire en chantant les vers de Tyrtéo Les Juifs
exilés sur la terre étrangère psalmodiaientsous les saules de l'Euphrate les airs qui leur rappelaient leur chère Jérusalem. David avec sa harpe calmait les transports furieux de Saiil. La Marseillaise a gagné des batailles; ' le Ranx des vaches donne encore le mal du pays au ■ Suisses qui l'entendent loin de leurs lacs transparents e de leurs belles montagnes. Le flegmatique Anglaise^ t'iectrisé par son God save ihe king répété tant de fois e toujours si nouveau pour lui... L'Allemagne a ses chan * qui entretiennent dans le cœur de ses nobles enfaa t
' La Marseillaise, chantée en 1830 et en 1848, était un anachronisme. Le seul jour où on pourrait la chanter, ce serait celui d'une invasion étrangère. De longtemps on ne la chantera pas. C'est ùssez pour l'Europe de l'avoir entendue une fois.
37G IIISTOIUE m L.\ RÉFORMATION FUAÎiÇ\ISE.
l'amour sacré de la patrie ; on chanto partout ; mais partout les peuples ont des chants (jui leur sont particulièrement ciiers, parce qu'ils inscrivent une grande dale dans leur histoire, et que les pères les transmettent aux enfants comme un héritage sacré. Quelquofois, selon lu flux ou le reflux politique et social, ces chants sont proscrits et réduits au silence ; mais ils ne sont pas morts, et 3UX jours des réactions, ce sont eux quidonnent losigna! d'une résisianco ou d'une révolution.
Les anges chantaient au-dessus dos plaines de Bethléem dans un jour de grande joie ; Jésus avec ses disciples j chantait la veille du vendredi saint dans un jour do grande douleur; quand saint Jean nous parle des splendeurs du ciel, il mentionne les voix célestes qui disaient co cantique nouveau : « Tu es digne do prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux, car tu as été mis à mort, et tu nous as rachetés à Dieu par ton sang, de toute tribu, et langue et peuple, et nation, et tu nous as laits rois et sacrificateurs à notre Dieu, et nous régnerons sur la terre.» .\ ces voix répondaient d'autres voix disant : «L'Agneau qui a été mis à mort est digne do recevoir puissance, richesse, sagesse, force, honneur, gloire et louange. » Le protestantisme français devait avoir son chant national comme le protestantisme allemand avait le sien, dans le Ein veste Biirgistunser Golt ' de Luther, il na(iuit du sein de SCS douleurs; et quand, au moment de verser son sang sur un champ de bataille, des milliers de voix faisaient retentir les airs do ces paroles :
Que Dieu se montre seulement Et l'on verra dans un moment
Abandonner la place ; Le camp des ennemis cpars, Epouvanté de toutes parts,
Fuira devant sa face. ^ On verra tout ce camp s'enfuir, Comme l'on voit s'évanouir
Une épaisse fumée ; Coiiune la cire fond au feu, Ainsi des méchants devant Dieu.
La force est consumée.
• Un fort rempart est notro Uieu,