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d'Espagno. Il espérait so grandir dans l'esprit do ses nouveaux alliés par un grand déploiement do luxe ; et comme il était le plus gracieux, le plus habile et le plus intrépide ccuycr de son royaume, il voulut recueillir dans des tournois ces couronnes que son père ramassait sur des champs de bataille ; la vieille Diane l'encourageait dans cette voie ; elle sentait (jue cet homme à idées courtes avait besoin d'être occupé, et pour lui, comme pour elle, elle redoutait l'ennui... ce supplice des cœurs blasés. Aussi, depuis douze ans le promenait-elle de lieu en lieu, faisant construire des châteaux et dessiner des parcs; lo double mariage de sa sœur et de sa fille allait être une occasion de nouvelles distractions pour lui et sa cour. Le bouquet de la fêle était un tournoi qui devait dépasser en magnificence tous ceux dont l'histoire avait gardé le souvenir. L'emplacement de la lutte avait été choisi nou loin do la Bastille où Du Bourg et ses coaccusés étaient renfermés ; des deux côtés s'élevait un amphithéâtro sur lequel on avait construit, comme dans les théâtres, des loges d'une magnificence inouïe. A l'heure indiquée des dames en éblouissantes toilettes, des cavaliers richement équipés, tout ce que la cour, la province et la capijialo avaient de plus noble, de plus riche, se trouvait réuni. Diane de Poitiers occupait la place d'honneur; le roi, paré de ses couleurs, se distinguait entre tous par sa bonne mine, son costume et son air martial. 11 était réellement le héros de la fête: nul chevalier no maniait avec plus de grâce un cheval et ne rompait une lance avec plus d'habileté; chaque trophée qu'il remportait, il le déposait aux pieds de la grande sénéchale. Il avait rompu plusieurs lances avec un grand succès, et triomphant il se retirait de l'arène quand il eut l'idée d'en rompre encore une avec le comte de Montgommcry. Les deux jouteurs s'élancèrent l'un sur l'autre; leurs lances volèrent en éclats. Le roi, qui n'avait pas la visière de son casque suffisamment baissée, reçut sur la figure un éclat do la lance de Montgommcry, qui le blessa à l'œil. Il cliancela et serait tombé de son cheval si ses officiers ne lui fussent pas venus en aide. Le tournoi fut interrompu, et au milieu de l'agitation des spectateurs, le royal blessé fut conduit au palais des Tournelles.
390 mSTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.
On rapporte que dans le trajet la vue de la Bastille lui rappela Du Bourg et ses compagnons : « Je crains bien, dit-il, avoir fait jeter en prison des innocents. » Le jeune cardinal do Lorraine se hâta de lui dire que celte pensée ne pouvait lui être inspirée que par le démon. Celte circonstance dans la vie de Henri II n'a pas toute l'authenticité que nous lui désirerions; nous la rapportons sous toute réserve, comme le fait l'historien de Thou.
La nouvelle de la blessure du roi jeta Paris dans une fiévreuse ftgilalion; les fêtes furent suspendues, le deuil succéda à l'allégresse. Diane de Poitiers était désespérée; Catherine de Médicis faisait semblant de ne pas vouloir survivre à sa douleur; près du lit royal il y avait des joies ardentes à côté de profondes douleurs... Encore quol()ues heures et tout sera changé : ce qui est au soleil sera à l'ombre, cl ce qui est à l'ombre sera au soleil. Au milieu de tous ces désespoirs et de ces espérances, entourage oniinairo du lit de mort des rois, la science médicale faisait des ctTorls inouïs, éfiuisant pour Henri tout ce que ses propres expérienccsetcellesdu passé lui avaient appris. Le célèbre André Vésale, médecin de Philippe H, vint en toute hâte do Bruxi'lles; il arriva trop lard : un abics s'élait formé dans la tôle du roi qui mourut l(! 10 juillet 1559, fuiissant dans un tournoi un règne inauguré par un duel judiciaire. Les luthériens virent le doigt de Dieu dans cette mort. Los rois ont toujours des panégyristes, Henri 11 eut les siens; mais les princes n'ont d'aulresjuges que leurs œuvres : les plus belles phrases no graudissont pas plus un homme petit qu'elles ni^ rapetissent un homme grand. Henri II estjugé : rien ne le rocommandiiù l'admiration de la postérité... 11 fut cruel sans avoir une nature cruelle... 11 continua par les désordres do sa violes scandales du règne de son père, el n'eut d'autre litre à être roi d'un grand royaume que le fait de la naissance; les monumentsélevés sous son règne disent autant sa honte que le goùl artistique de Diane de Poitiers. 11 épuisa les finances par ses folles prodigalités, signa le honteux Irailé de Caloau-Cambrésis, ' et légua en mourant
' Par ce traité (2 avril 1559), Henri II restilmit à Philippe II 108 villes fortifiées, soit en Italie, soit, en France; en compensation
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a la France les Guises que son père lui avait recommandé de tenir à l'écart, une veuve qui eut un nom sinistre, des enfants qui devaient hériter de leur père son amour des plaisirs, et de leur mère tous les vices dos cours d'Italie, il mourut enfin d'une mort digne de lui comme un écuyer d'un cirque olympique, et laissa sa couronne à son fils aîné qui lui succéda sous le nom de François 11.
Ici-bas chacun, a son heure, va prendre sa place dons la tombe : le persécuteur à côlé de la victime, pour y attendre le jugement de la postérité, qui, dans sa balance impartiale, pèse la poussière des uns et des autres. Une année avant la mort de Henri II, le puissant empereur qui, dans sa jeunesse, s'était trouvé à Worms, en lace do Luther, se mourait dans un coin de l'Espagne, où il s'était retiré a près a voir déposé en Ire les mains de son fils Philippe un sceptre, qui depuis (juclqucs années, pesait à ses mains fatiguées. Ce lut un jour imposant et solennel, dans sa vie, que celui où, on présence de tous les grands de son roy;iume, il abdiqua le pouvoir souverain. Dans ce défiouillcment volontaire des grandeurs terrestres il y a quelque chose qui imp-cssionne vivement, et Charles Quint, quillantses Elals du nord et allant chercher en Espagne un monastère pour y mourir en paix, nous intéresse plus que Charles-Quint aspirant à la monarchie universelle. Ce monarque, vu de près, nou« montre dans sa personne les côtés les plus brillants de l'homme, et ses côtés les plus obscurs, nous devrions dire les plus ignobles, car celui qui sut prendre des villes et gagner des l);itailles ne sut ni maîtriser sa gloulonnerie, ni dompter son orgueil ; Empereur, il se crut tout permis et pensa que les lois Tiorales ne sont pas faites pour ceux qui tiennent le sceptre ; cependant cet homme, asservi à des passions
le roi d'Espaqne devenait son gendre en lui rendant sans rançon le connélable de .Montmorency et Saint-André, négodaleurs de ce funeste traité.
brutales et esclave, jusqu'à la cruauté, de ses préjugés et des superstitions de son culte, demeure grand d'une grandeur qui, en excitant notre admiration, no commando néanmoins ni notre respect ni nos sympathies. On cherche un cœur dans le père de Philippe II et on ne trouve qu'un vaste cerveau; mais tel iju'il est, Charles-Quint est grand, et François I", en face de lui, se rabaisse à la taille d'un gentilhomme. Leur mort ne se ressemble pas plus que leur vie : le roi de France est un Français léger, sceptique, persécuteur sans convictions; le monarque espagnol est .un catholique zélé, qui au milieu des souillures du monde dans lesquelles il a traîné son manteau royal, n'a jamais oublié qu'il y a un Dieu devant lequel il doit comparaître ; et pendant que l'un meurt à Rambouillet comme un laquais, l'autre expire à Saint-Just comme un moine.
Depuis dix-huit mois, Charles, soufïrant et malade, résidait près du couvent dos religieux do Saint-Just, quand, Je 1" septembre 1558, il sentit les approches do la mort; le lendemain il eut un accès de fièvre suivi d'une soit' ardente. La nuit du 2 fut mauvaise ; le 3 juin il se confessa et communia. Jusqu'au 21 septembre, la maladie, avec quelques rares alternatives do mieux, ne fit qu'empirer. Lo 19, Juan Régla, son confesseur, lui administra lo sacrement de l'extrême onction qu'il reçut sans se troubler et en courbant la tête sous la main puissante qui le ployait comme un roseau. Après la lugubre cérémonie, il eut un évanouissement tellement prolongé qu'on crut à sa fin; il reprit ses sens, et, rentrant dans la plénitude de son intelligence par la force de sa volonté, il fut encore empereur et donna une dernière pensée aux affaires du son fils; puis il no fut plus qu'un pauvre pécheur qui sent sa misère et qui comprend qu'il ne lui servirait de rien d'avoir possédé le monde entier s'il perdait son âme. Mort aux choses d'ici-bas, entouré de son confesseur et de moines, il écouta avec une grande attention les prières et les exhortations que l'Eglise catholique adresse aux mourants. 11 se fit ensuite lire, dans saint Luc, le récit de la passion de Jésus-Christ ; il l'écouta les mains jointes avec un grand recueillement. Dansée moment Carranza, archevêque de Tolède, l'un
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des hommes les plus éminents du clergé espagnol, arriva à Sainl-Just. Ce prélat s'était acquis, au concile do Tronic, par sa science, son zèlo et son éloquence, l'estimo et l'admiration do ses collègues. Comblé do biens et d'honneurs qu'il n'avait jamais désirés ni recherchés, Carranza avait encouru la haine de l'inquisiteur général Valdès, qui l'avait desservi auprès do Charles-Quint. Ce monarque, après lui avoir vu refuser plusieurs évêchés, crut, en le voyant accepter le premier siégo ecciésiasliciuo d'Espagne, que ses refus précédents provenaient do son orgueil. Son arrivée à Saint-Just lui fit cependant plaisir; l'archevêque lui apportait des nouvelles do son fils Philippe. Après quelques r;!;nules d'enlrelien, Charles i'invita à aller se reposer. La nuit approchait; sentant à sa grande faiblesse que l'instant suprême n'était pas très éloigné, le malade ordonna h Quijnda, son fidèle majordome, de préparer les cierges béints apportés du célèbre monastère de Montserrat, ainsi que le crucifix et l'imago de la Vierge que l'impératrice sa femrne tenait en mourant. Ce pieux devoir accompli, le majordome, voyant l'affaiblissement projrressif de son royal maître, rappela Carranza afin qu'il l'assistât à ses derniers moments. Les luttes ardentes que le prélat avait soutenues contre les luthériens l'avaient fait réfléchir, et il avait découvert, comme Luther, que le juste vit de m foi. f-hristmort pour le péché de l'homme et ressuscité pour sa justification était devenu la base de sa théologie. Il ne dit pas au monarque mourant de recourir aux saints et aux madones, il lui montra le crucifix qu'il tenait en ses mains et lui dit : « Voila celui qui répond pour tous; il n'y a plus do péché; tout est pardonné. »
C'était la Réforme que Charles-Quint avait combattue pendant trente ans, et qu'il aurait voulu étouffer dans lo sang de ses disciples, qui lui parlait une dernière fois sur les bords do la tombe, pour lui reprocher ses cruautés, tout en lui offrant, par le sang du Rédempteur, un miséricordieux pardon.
Les paroles du pieux archevêque étonnèrent les assistants ; ils ne comprenaient pas que dans l'œuvre du salut lo Christ fût tout et l'homme rien ; c'était une hérésie qui pouvait troubler le monarque : aussi don Luis de
Avila, prédicateur du couvent de Saint-Just, se hâta dft neutraliser le mal que Carranza avait pu lui faire, et au lieu de l'aider à élever ses rcrards vers la croix du caN vaire, du haut de Luiuelle le Christ s'est écrié au milieu des plus violentes douleurs : tout est accompli, il les lui fit abai-^scr sur des créatures, afin qu'il se réclamât do leur assistance. « Que Votre Mnjoslé, lui dit le prédicateur, se réjouisse, c'est aujourd'hui le jour de la Saint Matthieu; Votre Majeslé est venue au monde avec saint JlatH'iias.clle en sortira avec saint Matlliieu.SaintMattliieu et saint Matthias sont deux apôlrcs, deux frères, portant à peu près le même nom, tous les deux disciples de Jésus- Christ;avec de [)areils intercesseurs on n'a rien à craindre. Que Votre Majesté tourne avec confiance son cœur vers l3ieu, qui aujourd'hui la mollra ca possession de sa gloire. »
« Les deux doctrines qui divisaient le siècle, dit M, Mignet, comparurent encore une lois devant Charles- Quint près d'expirer. » A lai]uelle dos deux le mourant s"altacha-t-il ? A l'une et à l'autre: l'homme pécheur, au lulhéronismo (]ui cunccnlro le pardon dans le sacrifice expiatoire deGolgolha; l'empereur, par une vieille habitude , au calliolirisme qui l'éparpillé et le chercho dans la médiation des créatures. « Lli^vant tour h tour ses regards vers le Christ et les abai^sant vers les intercesseurs do son {"glise, Charles-Quint, dit Carranza, montrait une grande sérénité et une intime allégresse qui consolaient et lVap[iaient nous tous qui étions présents. » Ce fut le dernier service que le vénérable archevêque rendit à son maître. Il l'aida à franchir le terrible passage en lui montrant dans le Christ l'Agneau do Dieu qui ôte lepéché du monde et qui, pour tout pécheur qui se confio pleinement en lui, devient son bon berger quand il traverse la sombre vallée de l'ombre de la mort, l'endant qu'il accomplissait auprès du mourant la charge d'un évêquo apostolique, il était épié et fournissait par ses exhortations vraiment chrétiennes des armes contre lui et dressait de ses propres mains le bûcher qui devait êtro son litde mort. Valdèsfit pérircelui qui avaitaidé Charles Quint à quitter la vie en lui montrant à l'heure suprèmt Celui qui seul donne le ciel parce que seul il a le pouvoir d'en ouvrir les portes.