‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 2 sur 149 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Peu d'époques, dans l'histoire de Franco, offrent plus ^'intérêt que celle à laquelle on a donné le beau nom do renaissance. Tour à tour objet d'éloges trop enthousiastes et d'attaques trop passionnées, elle ne peut être ni aimée, ni haïe à demi. 11 ne faut donc pas s'étonner si parmi ses apologistes elle compte les philosophes et les réformés, et parmi ses adversaires le parti ultramontain.

La renaissance, ainsi que son nom l'indique, fut le tombeau du moyen âge, et l'aurore d'un jour oti l'esprit humain, trof) longtemps captif, brisa ses chaînes cl voulut penser et croire par lui-même. C'est à partir do celle grande date dans les annales de l'humaniié, que Rome, qui dislribuait aux hommes des couronnes et des royaumes, commença à descendre de son Irône si haut placé dans le respect et la terreur des peuples. Ce fut sa taule; elle avait commis deux crimes à leur égard : le premier eu défendant de penser, le second en fermant la Bible. Longtemps elle fut, dans cette lutte, assez forlc pour proclamer son triomphe : à Florence, sur le bûcher de Savoaarola ; à Constance, sur celui de Jean Hus; à Rome, dans le cachot de Galilée. Elle luttait contre plus fort qu'elle. On dompte les chevaux les plus fougueux, les

iiiSTomF, nr. la réfoumation française.

lions mômes; ce qu'on ne dompte pas, c'est la pensée. Kllc cul, il est vrai, son hiver; mais elle eut aussi son printemps. Un moment la papauté la crut morte; m;iis à l'heure où Rome disait avec Léon X : Je suis reine. Je no verrai point de deuil..., la renaissance commença et

10 moyen âge prit fin.

[-0 jour ofi le brillant duc d'Angoulêmc succéda à Louis XII, la Franco se sentit toutautre : quelques heures de règne avaient tout changé; les deux monarques n'avaient do commun que le titre de roi.

Le roi mort était un vrai bourgeois, sans faste, sans ostentation, menautla Franco comme un père de famille un peu volontaire... Simple, économe, il n'avait ni legoût des beaux châteaux, ni celui des belles chasses. Aimé du peuple qui l'appelait son père, il était détesté de sa nolilesse, qu'il ne savait pasamuser. Telavait été le roi défunt.

Le roi vivant était un jeune homme de vingt-deux ans, beau de figure, bien fait de corps. Nul no le surpassait dans l'artde conduire un cheval, de manier une lance; nul n'avait le port plus noble, le regard plus vif, la parole plus facile; nul n'aimait plus le plaisir, il y déployait une ardeursans égale. Il idolâtraitla gloire : soldat valeureux,

11 avait ceint son jeune front de l'immortel laurier de Marignan. Son entourage s'était modelé sur lui. L'habitation royale, où avait longtemps trôné Louis XII, ressemblait à la maison d'un opulent avare, restaurée par un fils prodigue (]ui sedédoinmagc de la contrainte dans laquelle son père l'a laissé |)endant trop longtemps.

L'œil pénétrant do Louis XII avait deviné dans le jeune duc d'Angoulême le François I" que nous connaissons tous : « Ce gros garçon gâtera tout, » disait-il avec une tristesse prophétique. Il ne gâta pas tout, mais il gâta beaucoup. Cependant il fit de grandes choses, et son nom, ballotté entre l'éloge et le blâme, survit à une foule do noms ensevelis dans l'oubli.

C'est sous ce roi adore par sa noblesse autant pour ses vices que pour ses brillantes qualités, que la renaissance commença, et que la pensée, longtemps captive, essaya ses premiers pas. — Admirablement secondée par l'imprimerie récemment découverte, elle s'adonna aux arts et

Livr.F. I.

cniix sciences; clic le fit avec d'autant plus d'ardeur que François 1" s'était constitué son patron et s'était entouré de savants et d'artistes qui creusaient la tombe dans laquelle le moyf'n âge a disparu pour toujours.

Parmi les hommes de cette époque intéressante, Budé occupe une grande place. Après une vie dissipée et licencieuse, il s'adonna à l'étude des belles lettres avec autant d'ardeur qu'il s'était livré aux plaisirs. Savant et profond helléniste, il restitua à la France la belle langue qu'avaient parlée Pémosthènes et Périclès, réveilla le goût des fortes études et fraya le chemin à des recherches qui devaient soulever le voile épais sous lequel l'antiquité grecque et latine dormait d'un sommeil si profond.

Pendant que Budé ouvrait aux Eslionno laroute scientifique qu'ils parcoururent avec tant de persévérance et d'éclat, le milanais Alciat tirait le droit du sein de la barbarie: Pierre de l'Estoile ninrchait sur ses traces, et marquait à Cujas, à Pothier et à Domat la voie dans laquelle ils devaient s'immortaliser.

Ce fut au milieu de ce mouvement général des esprits, qui entraînait à grands pas la France vers un monde nouveau, que la Réforme naquit. Fruil du libre examen, elle fut la sœur et non In fille de la Réformalion allemande. Les mêmes causes qui excitèrent le moine saxon à secouer le joug du pape, poussèrent les premiers prolestants à s'imposer celui de la sainte Ecriture. Les mêmes griefs qu'on avait contre Rome au delà du Rhin, on les avait en deçà. L'heure de la délivrance de la chrétienté avait sonné. Sans s'être concertées, des voix protestèrent en Allemagne, en Suisse, en France; plus lard toutes ces voix.se mêlèrent et n'en firent qu'une seule; mais elle fut si puissante que la moitié de l'Europe ébranlée se détacha de la papauté.

L'histoire de la Réforme en France ressemble aux grands fleuves qui ne portent bateau qu'un peu loin de leur source. Ses commencements furent petits, sans éclat, mais ils furent solides. Les croissances trop rapides ont souvent leurs dangers.

C'est cette histoire que nous allons raconter. Avant d'entrer en plein dans notre sujet, nous lerons conp.aitre quel était l'état do l'Eglise au moment où de son sein

4 IIISTOIKE DE LA RÉFOUMATION FRANÇAISE.

jailliront les premières étincolkîs i i feu qui alluma ce grand incendie qu'on appelle la lléforniatioa du xvi' siècle.

A l'époque de la Réforinalion, la foi de la chrétien lé n'é. tait pas ce qu'elle avait été au jour de rKglise primitive- Entre les enseignements apostoliques et les traditions romaines le contraste était si frappant, que le fidèle qui aurait écouté saint Paul aurait renié le pape, et celui qui aurait écouté le pape aurait renié saint Paul. Le mal qui aux jours de Jésus-Christ existait au sein du judaïsme, se retrouvait sous Léon X au sein de la catholicité. Les pharisiens de la croix s'étaient mis, comme ceuxdu Sinaï, à leur œuvre de ténèhres. Ils avaient, à l'exemple de leurs célèbres devanciers, ôté la loi au peuple pour lui donner leurs propres traditions. Queli]ues siècles leur avaient suffi pour altérer le dogme chrétien. Le vase avait conservé son étiquette; mais le parfurn s'en était évaporé.

On ne comprend pas comment Rome avait fait divorce avecles enseignementsapostolii]uos, quand sa gloire et sa force étaient de s'y conformer. Si l'on étudie do près son histoire, et, surtout, si l'on plonge un peu profondément dans le cœur humain, on découvre le fil conducteur do cette œuvre de ténèhres qui aurait eflncé le christianisme de dessus la terre si Dieu ne l'avait marqué du sceau de l'immortalité. Le mal ne s'introduisit [las tout de suite dans le sanctuaire : il y pénétra lentement et presijuo d'une manière inaperçue. Ce qui n'est pas le moins frappant dans la formation du dogme catholique, c'est la pensée première de ceux qui mirent la main à l'œuvre, croyant faire bien, tout en faisant mal. L'Eglise, qui accepta pou à peu sa dogmatique, ne l'eût pas fait si son credo lui eût été présente tout d'un coup. Un cri de réprobation se tût élevé du milieu de ses rangs, et l'erreur serait retournée toute honteuse dans les marais d'où elle était montée,

L'Eglise avait donc fait naufrage quant à la foi, et avec de bonnes iJitentions elle avait ôté l'autorité à la Parole

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