LIVRE II
Celait un jeune homme dévot, complètement adonné, comme l'était son maître Lcfèvre, à toutes les superstitions de son cuite. Pour lui, Rome était la ville sainte ; le pape, l'oint du Seigneur , l'Eglise romaine, l'épouse du Dieu vivant, la colonne et l'appui de la vérité, celle hors de laquelle il n'y a point de salut. Fidèle à sa foi, il la montrait par ses œuvres, il s'inclinait devant les .siatues des saints, baisait dévotement leurs reliques, vénérait leurs images, s'enfermait dans des cloîtres pour trouver dans la solitude cet idéal de sainteté après lequel son âme ardente soupirait. Mais il cherchait en vain : le pieux étudiant ne connaissait pascncore les sentiers de la vie. Ce ne fut qu'après avoir fait la dure mais siilutaipe expérience de l'inutilité des œuvres mortes, qu'il apprit que le juste vit de sa foi. '
Dieu se servit de maître Jacques Lefèvre pour retirer le jeune homme de ses ténèbres. Au moment oii le docteur d'F.taplos honora Farel de son amitié, il avait découvert ce que Luther ne connut qu'après lui, savoir : que le salut est par la foi et non par les œuvres. Mais le doux et timide Lefèvre n'eut pas le courage du moine saxon: il cacha son trésor et l'ensevolil dans son cœur; et tout en sachant que le salut du pécheur est par la grâce, il continuait d'honorer les saints, de baisiîr îiurs reliques, et de se signer humblement devant leurs statues. « Il faisait, dit Farel, de plus grandes révérences )) aux images qu'aucuns autres personnages que j'aie )) connus; il demeurait longuement à genc.ux ; il priait » et dirait ses heures devant icelles, à quoi souvent jo » lui ai tenu compagnie, fort joyeux d'avoir accès à un » tel homme. » ^
Ces paroles nous révèlent le maître et le disciple. Maître Lefèvre s'était attaché à Farel, nature simple, vraie, intelligente ; il l'aimait comme s'il etjt été son fils. Par moments il oubliait sa réserve habituelle : le do(.leurso taisait, l'ami parlait.
11 est doux de franchir, par la pensée, les temps qui
• P.ricliat, Hist. de la Réf. en Suisse, t. ll, app., (i. 5'28, noiiv. «'dit. ^ EpîUe circul. de Farel adressée de ûlorat, à lous seirjneurs, etc.
no sont plus, et de se représenter le vieux Lefèvre et le
jtMine Dauphinois réunis ensemble dans le cabinet du docteur, et là, dans l'intimilé, causant de ces choses qui devaient sous peu remuer la France et l'éclairer par des bûchers, ouvriers tous doux de cette grande œuvre, mais ouvriers inconscients. Le regard pénétrant de Lefèvre semblait toutefois par moments devancer les temps. « Je suis vieux, disait-il à Farel, Dieu régénérera le monde et tu le verras. » Alors l'humble et pieux savan ouvrait sa Bible, et montrait à son jeune ami que l'E- Rlise était tout autre en doctrine et en vie que ne le voulait la sainte Ecriture, et qu'il faisait mal ses prières en les adressant aux saints.
Ces révélations, faites peu à peu, agitaient le pieux gentilhomme; elles le troublaient d'autant plus que sa loi lui était chère. Quand il sentait tomber une à une ses croyances, il voulait s'arrêter au milieu de ses recherches, à la fin desijuelles il entrevoyait le naufrage. Il hésita souvent, redoutant, comme il le raconte luimême, de méditer sur des sujets si graves. Mais Lefèvre l'avait mis sur une penle glissante ; il la descendit.
Farel ouvrit donc la Bible, il la lut, et la lumière se fit pour lui. Ce jour-là la papauté fut condamnée sans appel dans son esprit. La Réforme eut en lui son plus intrépide défenseur.
La conversion de Farel avait été lente, sérieuse, profonde. 11 ne se sépara do son Eglise qu'après de longs combats.
Ecoutons-lo lui-même.
« Je n'étais point, dit-il, fourré à la papauté pour chose )) qui fût de ce monde, assavoir pour aucun bien, hon- « neur, gloire, ni profit de rien ; mais par la séduction » horrible, comme si la papauté eût vraiment été de » Dieu, et sainte, et bonne, et que lût pour salut de mon » àme, et n'en ai rien laissé par haine du pape, ni des )) siens, ni pour avoir rien de ce monde ; et le jugement )> et affection humaine ne m'y ont point retiré, et n'ai » point pris plaisir d'y laisser tant soit pou, ni désirant )j de rien changer ; mais ai été pressé par la pure Parole 5) de Dieu, par son exprèfi commandement, et aussi n'ai » laissé los abominations papales touUd-coup; mais il a
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» fallu quf^ petit à petit la papauté soit tombée de mon » cœur. » '
Parmi les personnes qui, comme Farel, r3çurent dans leur cœur, mais à des dejjrés différents, la bonne semence de l'Evangile, nous citerons Gérard Roussel, dit Rulfi, natif de Vaqueries, près d'Amiens, curé de Busancy, dans le diocèse de Reims, docteur et théologien, selon quelques auteurs, maître es arts, selon quelques autres ; Martial Mazurier qui, dès 1514, avait défendu devant la Sorbonne, avec Lcfèvre, la cause do Reuchlin contre les dominicains de Cologne; Michel d'Arande, natif de Tournay;le Suisse Henri Lorit dit Glareanm, Caroli, Pavanes, Saunier et quelques autres, tous disciples du boa Lticvre, qu'ils aimaient comme un pcro et vénéraient , comme un maître.
Tel était ce petit cercle chrétien. Là, au milieu du monde, sans se mêler au monde, des âmes pieuses retrouvaient, sous la douce influence de l'Evangile, cette fraiernilé chrétienne qui était la gloire et la force des fidèles de la primitive Eglise. C'est là qu'elles formaient des vœux plutôt que des plans pour la régénération do la catholicité romaine, avec laquelle elles ne songeaient pas à rompre; c'est là qu'elles devaient, tout en tremblant cependant, admirer le courage de Luther, dont ie nom seul était un épouvantail pour le clergé, et un drapeau pour tous ceux qui voulaient, comme lui, une réformalion dans l'Eglise. Quelle différence entro l'entourage de Lelèvre et celui de frère Martin! Ici, le bruit éclatant de la lutte; là, le recueillement du silence. Ici, le pape frappé rudement à la joue ; là, honoré encore par une vieille habitude. Ce qui faisait la vie de ce petit cercle, c'était la sainte Ecriture, qui, en jetant ses salutaires clartés dans les esprits, en enlevait une à une toutes les vieilles croyances. Comme une belle fleur qui perce un amas de décombres, telle la foi nouvelle sorlaii
' A tous Hîgneur») eig.
50 HISTOIRE Dli LA UIÎI'ORMATION FRANÇAISE.
des traditions romaines, à la douce chaleur do l'Evangile et itréparait au monde des lumières et des martyrs. Au milieu de cemouvomentdes esprits, laSorbonne veillait, oi gueillcusc et ignorante; elle conservait les traditions du passé avec autant d'ardeur que le dragon en mettait pour garder les pommes du jardin des Hespérides. Elle croyait posséder le ncc p/us w/a'a de la science, et la forme impérative avec laquelle elle fornuilail ses décisions faisait croire à son infaillibilité. Elle trouva étrange que Lefèvro d'Elaples se fût permis, contrairement à la croyance d'alors, de soutenir que la Madeleine pécheresse dont parle saint Luc, Marie-Madeleine dont lo même évangéliste fait mention au chapitre suivant, et Mario, sœur de Lazare, étaient trois femmes difTorentes. Cette opinion du bon Lefèvro, qui nous semblerait aujourd'hui aussi inofïensive que la question du poids do la chevelure d'Absalou, parut alors un crime de lèse-majesté divine. Toute la gent sorbonnique fut sur pied, ayant à sa tête un do ces hommes qui sont l'incarnation vivante de leur corporation, Noël Beda ou Bedier, ennemi do tout progrès littéraire, scient.iflque et religieux. Acharné comme tous ceux qu'anime l'esprit de caste, Bedier fit condamner Lefèvre par la Sorbonne, le 9 novembre 1521; ' mais ce n'était pas assez do censurer le docteur, il fallait l'empêcher de dogmatiser. 11 ne s'agissait pour cela que de le faire déclarcjr hérétique. Bedier so mit donc à l'œuvre. 11 faut lui rendre justice ( à lui dont Erasme disait qu'il y avait en lui seul trois millions de moines ) ; il était aussi logique dans ses lioursuitos, que Lelèvre était vrai dans ses dissertations. Rome ne peut pas adnietlro la liberté d'examen, même au plus petit degré, ou bien c'en est fait d'elle. C'est ce que sentait parfaitement Bedier. Si aujourd'hui Lefèvro se permet, contrairement aux décisions de l'Eglise romaine, de voir trois Marie là où elle n'en voit qu'une, qui donc l'empêchera défaire domain une autre dissertation dans laquelle il attaquera le célibat des prêtres, la cnnfosHiî-sn, ei peut-être mêmi! lo pouvoir des clei's? l.'j crii;:o du docteur était [ .ilftil aux yeux ae son zélé
' ii'Ai'yciiLrc, ctiUcci., 1. 11, p. 7.
MVr.F. 1t.
coUcgvu! rlc la Sorbonno. Mais Dieu avnit mis près du vicilliiid un anç^o gardien pour le délivrer dos mains do 15edier : ce bon ange fut Marguerite de Valois. Avec ce tact parfait qui la caractérisait, elle intercéda auprès de son frère, qui défendit à ses accusateurs de poursuivre Lcfèvre et de l'inquiéter.
Le temps, qui jette sur tant de noms son linceul d'oiiMi. a respecté celui de la sœur de François I"'. Rarement femme reçut du ciel dos dons plus beaux et plus divers. Née sur les marches du trône, elle unissait aux grâces du corps los qualités les plus brillantes de l'esprit; instruite plus que ne l'étaient les femmes de son temps, elle était l'ornement d'une cour au milieu de laquelle elle se conserva pure et chaste Fille d'une mère dissolue, elle fut l'épouse fidèle d'un homme (le duc d'Alençon), son inférieur par les connaissances comme par l'élévation du caractère. Mêlée à toutes lesafî'aires do la polili(iuc par son frère, qui avait en elle la plus grande confiance, elle fut rendue attentive au bruit que faisait le réformateur saxon. A partir de 1521, elle commença à s'occuper des débats théoIogii]uos et à lire la Bible; celte lecture fut pour son cœur aimant et sensible la fontaine d'eau vivo où clic étancha sa soif de connaître; ses yeux s'ouvrirent, elle comprit. Simple et modeste, malgré les éloges dont elle était journellement l'objet, elle chercha autour d'elle un guide qui pût l'orienter sur cette mer inconnue que lui ouvrait le libre examen; elle le trouva dans le pieux Lefèvre; le maître explique l'élève: « C'est, dit M. Schmidt, par de pieux entretiens a\ec cet homme vénérable que Mai'guerite s'approcha de l'Evangile, et prit aussi cette \endance mystique encore trop peu signalée en elle, et 5ui seule pourtant explique les inconséquences de sa vie religieuse. » ' Cependant les tergiversations de la du-
' Gérard Roussel, prédicateur de la reine Marguerite de Navarre, par Schmidt, professeur à la Facullé de théologie de Strasbourg.
58 IIIfiTOlIlE I)F, L\ liEKOllMATlON FKAXÇAIiE.
rlipssc d'Alonron trouvorniont pout-ètro mioiix lonrcxplicjition ^(inns l'iinVction prolonde H presque aveugle quVIlo'avnit pniir un fn-re (lui on était çou digne. Quoi qu'il en soil, Miirguerile, gigiiée à la cause naissante de lîéfbrme, témoigna à son maître Lefcvre l'amour filial qu'elle avait pour le vieux docteur, en intercédant pour lui auprès du roi. Un moment même elle eut l'espoir d'amener son frère aux convictions religieuses qui faisaient le charme de sa vie. Avec sa nature mobile et capricieuse, François I", aiguillonné par l'attrait de la curiosité, voulut connaître ce qu'étaient ces doctrines dont le bruit parvenait jusqu'à lui, à travers les plaisiis bruyants do sa cour, il se rendit donc avec Louise de Savoie, sa mère, aux réunions intimes de .Marguerite, présidées par Michel d'Arande, dont la parole, dit Capiton,' dans une lettre à la duchesse d'Alençon, était éloquente et persuasive. François!" parut touché. Pleine de joie, sa sœur écrit à Briçonnet; elle le remercie de lui avoir envoyé ce prédicateur, parce que, dit-elle, Notrc-Seigneur, par sa bouche, aura frappé des âmes qui seront inclinées à recevoir son Esprit. '
Toutlégerqu'étaitFrançoisrMa ParoledcDieu fitccpondant sur lui une impression assez vive pour qu'il ne craignît pas de manifester ses sym[)athiesen faveur des idées luthériennes qui éclataient de tous côtés. Même Louise de Savoie, qui écoutait avec intérêt les explications do la lîiblo que faisait Michel d'Arande, eut presque l'intention de s'associer aux projets de réformaiion de son fils.
Attentive ;\ tout ce qui pouvait hâter le développement du lulliéranisine, Margueriti; écrivait, au mois de novembro rie la même année, que le roi et madame ont délibéré de donner à connaître que la vérité n'est point hérésie. 2 Plus que Jamais, disait-elle quelques semaines après, le roi et madame sont affectionnés aux désirs do réformation. — iiriçonnet, dans sa réponse du 22 décembre, la félicite du feu qui s'est logé en son co'ur et en celui du roi et de sa mère : «Je loue, ajoule-t-il,
' Noovollfis lettres de la reine Marguerite, pas:. 274, Mil. 273.
Livr>K n.
Notrc-Sciiînonr, qui a inspiré au roi do vouloir cxéculor quelque chose quO j'ai entendu; en ro faisant se montrera vrai lieutenant-général du grand Dieu, qui lui a donné ses grâces insignes et grandes pour les faire ardre en son administration et royaume.»'
Les bonnes dispositions de François 1" se maintinrent pendant toute l'année 15?2. Michel d'Arande continuait ses explications de la sainte Ecriture, et devenait de jour en jour plus cher à Marguerite. Lciuise de Savoie parut un moment fort ébranlée : la lumière do l'Evangile pénétrait dans son cœur; ses yeux s'ouvraient sur les menées des prêtres cl les abus de la religion romaine. L'an 1522, en décembre, elle écrivait dans son journal ces lignes caractéristiques : « Mon fils et moi, par la grâce du Saint- » Esprit, commençâmes à coignoistre les hypocrites, » blancs, noirs, enfumés et de tout(>s couleurs, desquels » Dieu par sa clémence et bonté infinie veuille nous >) préserver et défendre; car si Jésus-Christ n'est nien- )) teur, il n'est point de plus dangereuse génération en )i toute manière. »-
C'en était fait certainement de la papauté de Rome, si François I" eût été moins léger et plus moral, et sa mèn; moins ambitieuse et plus réglée dans ses mœurs. La s(;mence que Michel d'Arande jeta dans leur cœur tomba le long du chemin. Toutefois les bonnes dispositions momentanées de Louise de Savoie et de son fils eurent pour îvsultît de mettre un frein au fanatisme des prêtres cl des moines, et Marguerite put prendre sous sa protection Lefèvre d'Etaples.
Un athlète autrement vigoureux que le pieux protégé de Marguerite, Martin Luther, préoccupait alors tous les esprits. Les écrits du réformateur commençiiient à se répandre en France où ils étaient lus aveo avidité; mais de tous ceux (]ui étaient sortis de sa plume infatigable et originale, nul n'excita une plus profonde sensation que sa Capiirilé de Dabylone. Luther était tout entier dans cet écrit véhément, acéré.
' Gérard Roussel, par Sclimidt, pap. 18.
^ Voyez Mictiaud el Poiijoulat : noint-lie colleclion de l\[>'moires pour servira l'iiisloire de France. Paris, 1838, liv. v, page 23.
CO niSTOIUE DE L.\ RiÎFÛRMATION FRANÇATSE.
A l'apparilion de ce livre, le clergé poussa un cri d'effroi. Luther y tenait le fouet de cordes et ne lo laissait pas oisif dans ses mains. Mais à côté de l'homme qui frappe, il y avait le docteur convaincu qui, à la place des faux enseignements des prêtres, restitue à l'Eglise ceux de Jésus-Christ.
La réputation de la Sorbonne était alors si grande, que Luther ne pouvait s'imaginer que des hommes qui passaient pour les anges de l'école n'eussent pas des yeux pour voir ce que les siens voyaient si bien. 11 leur soumit son œuvre ; l'émotion dos sorbonnistes fut grande en lo lisant ; ils le proscrivirent, Mais en mettant à l'index la Captivité de Babijlom, ils attirèrent l'attention générale sur les causes qui en avaient provoqué la condamnation.'
A dater de ce jour, le mouvement des esprits fut extraordinaire parmi les gens de lettres ; plusieurs se rangèrent du côté de ceux qui voulaient, par l'extirpation desabus, ramener l'Eglise à ce qu'elle était quand elle avait des apôtres et des prophètes pour conducteurs. Marguerite de Valois, gagnée aux idées de réforme, fut la protectrice de tous les nouveaux adhérents.
Délivré de Bcdier, Lefèvred'Elaples ne demeura pas oisif. Il fit un nouveau commentaire sur les Evangiles et plaça sur le boisseau, mais d'une main plus ferme, le flambeau de la vérité. « Le temps viendra bientôt, disait le pieux docteur, où Christ sera prêche partout, purement et sans mélange de traditions humaines, ce qui ne se fait pas maintenant. 0 Evangile! s'écrie-t-il encore, fontaine do l'eau jtjui jaillit en vie éternelle, quand règneras-tu dans toute ta pureté? Quand Christ sera-t-il tout en tous? Quand la seule étude, la seule consolation, le seul désir de tous, sera-t-il de connaître l'Evangile, de le fairo avancer partout, et que tous seront fermement persuadés, comme nos ancêtres, que cette Eglise primitive, teinte du sang des martyrs, avait compris que ne rien savoir, excepté l'Evangile, c'était tout savoir.» ^
Ainsi parlent et écrivent les premiers pères de la Reforme, et cependant on accuse le protestantisme de nou-
> Voir note vni.
2 Comm. in Ev., pref., p. J : Graf., p. 103. '
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vonnfô! S'il n'est pas nouveau aujourd'hui, il l'étaitalors; c'était en cHft un ooseigncnient bien peu connu, celui qui disait aux masses : lo célibat des prêtres el la défense des viandes sont des doctrines du démon; Jésus-Christ est notre unique médiateur, à Dieu seul il faut se confesser; le culte des images el des reliques est une idolâtrie. Cet enseignement dut être une nouveauté, mémo une grande nouveauté. li est vrai qu'alors on savait peu ce que c'était que Ancien el Nouveau Testament; ceux qui le savaient regardaient ia Bible comme le plus pernicieux des livres, parce qu'à leurs yeux elle était la source do toutes les hérésies et la cause do tous les troubles do l'Eglise.
Revenons il Lefèvro ; timide et craintif, et sachant que Bedier ne lui pardonnerait pas, il se relira à Meaux, auprès do i'évcque Briçonnet dont il devint le grand vicaire. Le pieux vieillard encouragea le prélat dans ses projets de réforme ; à la voix de ce dernier, des hommes de piété el de talent vinrent de Paris et d'ailleurs h Meaux, qui devint un petit Wittemberg. Là se trouvèrent réunis Guillaume Farel , Michel d'Arande , Gérard Roussel, lo jeune Le Comte, Mazurier, CaroH, etc.
Briçonnet fonda une école où la vérité chrétienne était enseignée ; il y entretenait, à ses frais, des jeunes gens qui devaient plus lard prêcher le pur Evangile. Mais do tous les travaux apostoliques qui se firent dans les lieux mêmes où plus tard devait trôner Bossuet, le plus important lut la traduction en langue vulgaire du Nouveau Testament; Ce travail couronna dignement les derniers jours du pieux grand-vicaire. « Maintenant, écrivait-il dans son épître dédicaloire, ie temps est venu que Notre- Seigneur Jésus-Ciirist, seui satut, vérité et vie, veut que son Evangile soit purement annoncé par tout le monde, afin qu'on ne se dévoie plus par d'autres doctrines d'homme. »
Dès que la traduction du Nouveau Testament eut paru Briçonnet en fut le propagateur , jamais semeace no trouva un terrain plus propice. « Il s'engendra, dit Cres-
02 IIISTOUiE DE I.A UEFORMATION FRANÇAISK.
)5 pin, un ardont dôsir on plusieurs personnes, tnnt )) d'hommes (]uc de Icmmes.do connailre la voie, du salut » nouvellement révélée; les artisans, comme cardcurs, » peiarneurs et foulours, n'avaient autre exercice en
travaillant de leurs mains que conférer de la Parole do » Dieu, et se consoler en irelle. Et spécialement di- » manches et (estes estoyent employés à lire les Ecri- » turcs. » * Cette lecture lut leur crime. Si elle ne les avait rendus capables que de monter sur des barricades, Rome les eût vaincus; elle leur apprit h monter sur des bilchers et ils furent invincibles.
Comme un do ces terrains fertiles, mais abandonnés par la paresse du maître aux plantes parasites, redevient en quel(iue sorle vierp;e et récompense généreusement de ses travaux la main qui le défriche, tel fut le diocèse de Meaux. C'était chose merveilleuse de voir tous ces hommes, courbés naguère sous le joug des superstitions romaines, se réveiller de leur sommeil de mort. La vieille idolâtrie croulait do loules parts, comme un manoir en ruine; la renommée sur ses ailes rapides révélait à toute la France le zèle, la vie et la joie des fidèles de Meaux. Mais le diable veillait et la Sorbonne aussi.
On lit dans le livre des Actes un chapitre particulièrement remarquable : c'est celui dans lequel saint Luc raconte l'arrivée de l'aul à Ephèse, et sa rencontre avec l'orfévro Démétrius qui , spéculant sur les dévotions de ses compatriotes, faisait de petits temples en argent, dont il relirait un grand profit. Dès que l'orlcvre entendit prêcher la nouvelle ddctrine, il comprit, avec cette perspicacité do vues (]u'a toujours l'intéièl, qu(> c'en était lait de son commerce si les l".|ih(''siens écoulaient l'apôtre. Son f)arli est bientôt pris : il assemble ses ouvriers, et dans un discours qui est le chef-d'œuvre du genre, il les impressionne si vivement que bientôt on n'entend plus dans la ville que ces cris : Grande eut la Diane des Epliésiens. Les Dénietrius sont de tous les temps; c'est une race d'hommes qui ne meurt jamais. Ceux de la Sorbonuo {loussèrent un cri de rage contre les fidèles de Meaux.
' Ilist. des Martyrs, liv. iv, p. ITO.