LIVRE II
Bedier et les siens sentaient qu'il y avait toute une rovoiuLion dans les idées nouvelles. Depuis longtemps Briçonnet leur était suspect, il était temps d'arrêter le mai dans ses progrès. Mais avant que leur colère atteignit les fidèles de Meaux, elle s'essaya sur deux luthérions trèsconnus : Antoine Papillon, ami d'Erasme, et Louis de Berquin.
Le premier était très-renommé par ses connaissances littéraires ; à la requête de Marguerite de Valois, alors duchesse d'Alenron, il avait traduit le traité de Luther sur les vœux monastiques. La pieuse [irincesse lui en avait témoigné sa reconnaissance en le taisant nommer premier maître des reijuètes du dauphin. Louis do Berquin était issu d'une famille illustre de l'Artois : « Il était, dit Crcspin, sans fard, grand sectateur des superstitions papistiques, grand auditeur do messes et de sermons, observateur des jeûnes et des jours de feste dès sa jeunesse. » Les écrits de Luther no trouvaient pas un adversaire plus bouillant que lui : comme Saul de Tarse, lo gentilhomme avait un zèle qui l'eiit rendu persécuteur. Mais quand, comme l'élève de liainaliel, ses yeux se furent ouverts sur ses erreurs, il devint l'une dos colonnes de l'Eglise naissante. Comme Farel, il eût voulu déraciner la papauté du sol de l'Eglise. C'était trop de hardiesse de sa part : sa pieuse imprudence attira sur sa tête toutes les malédictions de ses ennemis. Le 23 mai 1523, le parlement, sur la dénonciation de Bedier, fit chez Berquin ce que nous appelons aujourd'hui, en stylo de [)alais, une descente sur les lieux, pour y opérer des pei'(|uisitions; les agents de la police découvrirent quelques écrits de Luther et des livres que le gentilhomme avait traduits en français.
Ce ne lut pas assez pour ses ennemis de lui avoir enlevé ses écrits, Benjuin fut encore condamné à abjurer publiquement ses croyances et à promettre qu'il n'écrirait et ne traduirait rien à l'avenir qui l'ùl contraire et préjudiciable à la foi. Le parlement lui fit signifier un arrêt auquel il répondit par un refus forme!. On i'arrôla quatre jours après, et, par ordre du parlement, il fut renvoyé devant l'évôque de Paris. Mais, eomino (^elèvroj ioiUs de Berquin avait son ange gardien dons
Marguerite de Valois. François 1", qui avait une grande oslimo pour lui à cause de sa science et de sa noble ori ginc, le délivra ainsi que l'npillon des mains de leurs ennemis, sur les inslancesdo la duchesse d'Alençon.
Apres B(^r(juin et Papillon, la Sorbonne s'occupa do Lelèvre d'Elaples qui travaillait avec ardeur à répandre riîvangile dans le diocèse de Briçonnet dont il fut nomme le grand-vicaire le 1" mai 1523. ' Le pieux vieillard saluait avec un saint cntliousiasrne cejour dont il entrevoyait l'aurore. Pendant qu'il remplissait les devoirs de sa charge, ses ennemis faisaient condamner des propositions extraites de ses ouvrages. Sommé de les rétracter, le grand-vicaire de Briçonnet refusa, et ce ne fut que grâce à de puissantes protections qu'il échappa à leur poursuite. Il fit [tlus tard examiner les propositions par une commission qui lui fut favorable, et le renvoya do la plainte portée contre lui et comble d éloges. Bedier en fut profondément irrité.
A mesure que l'orage approchait de Meaux, Briçonnet prenait peur. Mieux qu'un autre, il savait ce que c'est qu'une haine de prêtres, et cependant, quelques jours avant d'étonner les fidèles par l'éclat de sa chute, il leur avait dit du haut de sa chaire épiscopale : « Si (luehiu'un vous annonce un évangile différent de celui que vous av(!Z reçu, qu'il soit anatlième. » Hélas! ce quelqu'un devait être lui, lui qui treml)la, lui qui, pouvant être de la glorieuse famille des Irénée, des Photin, des Cyprien, des Polycarpe, ne fut que le pauvre et faible Briçonnet, exemple mémorable de l'impuissance de l'homme (juand la grâce de Dieu n'a pas imprimé son sceau sur les tables de son cœur. Afin que sa chute fût [)lus honteus(!, on le condamna à la constater de sa pro|ire bouche. Le 15 octobre 1523, triste jour de sa vie! le même
' Guy Bietonncau, ITist. gi^néalogiciiie de la maison des DrironiiBl, [I. n9.
2 Kirclililiofler, Das Lubeu FurcU, t. i, p. 13,