‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 22 sur 149 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

homme qui avait encouragé la prédication de l'Evangile recommandait à ses diocésains toutes les pratiques superstitieuses qu'il avait voulu déraciner du milieu d'eux et interdisait un livre de Luther qu'il avait fait traduire.' Dans la crainte enfin que ses ennemis ne doutassent de sa sincérité et de l'orthodoxie de sa foi, il leur livra un ouvrier nommé Jean Leclerc, qui devint le premier martyr de la Réforme. Qui eût dit à Briçonnct qu'il en arriverait là? Cependant il en avait le pressentiment. « Si jamais je venais à changer d'opinion, disait-il, et si je vous prêchais quelque chose de contraire à ce que jo vous enseigne, ne me croyez pas. »

Arrêtons-nous un moment devant ce Libère de i'épiscopat français, devant cet homme qui, depuis quelques années, animé de bons sentiments, travaillait à la réformalion de la doctrine et des mœurs dans son diocèse et ôtait aux cordeliers leurs chaires pour les donner aux prédicateurs de la saine doctrine. Celui qui l'eût vu et entendu dans ce moment, l'eût pris pour un héros de la foi. S'il était mort à cette époque, son nom aurait sa place parmi les premiers et les plus pieux ancêtres de la Réforme. Il vécut trop pour son honneur : car en descendant dans la tombe il n'emporta que le mépris de ceux qui le firent trembler et la compassion de ceux qu'il abandonna. Il eut peur demourir. Membrede la famille du jeune riche, il ne donna pas sa crosse et sa mitre à son Sauveur qui les lui demandait. Pauvre Briçonnet ! Si au lieu d'une mitre d'évêque il n'avait eu que la couronne de moine do Luther, il eût été sans doute fidèle à ses convictions. C'est un dangereux fardeau que les richesses et les grandeurs; Pierre Yaido le comprit quand il se débarrassa do .■^es biens. Chose numiliante à dire pour les riches, il semble que Dieu se défie d'eux. Quand il voulut fonder son Eglise sur la terre, pas un seul d'eux ne fut appelé à ce glorieux honneur. Disons cependant que ceux d'entre eux qui sont vraiment pieux sont les [ilus belles perles de la couronne chrétienne, parce que leur renoncement est plus complet.

Jean Leclc^rc était un cardeur do laine de la ville de

' Guj Drct., p. 1" ) et smv.

n() HISTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.

Meaux. Il avait un zèlo qui allait au delà de celui (|U0 Dieu ex\<;s de ses serviteurs. Il fit contre les indul- ?.'Ofjc('S un écrit diins !e(|uel il dcrlar.iit que le p;ipe était l'Antéchrist, et il l'alTu-lin aux portes de la catliédriih;. Il fut condciriino à cire fleurdelisé, c'est-à-dire uiari|ué au Iront avec un fer rouge ayant la forme d'une fleur de lis, l't à être battu de verj{es pendant trois jours. Le martyr lut à la hauteur de son terrible rAlo. Au moment où lo bourreau le maitiuait au front, une femme fend la foule, se présente et poussti ce eri l(uTible ; Vire ft'xus el .«es c/tst'iijiii's I C'était la mère de Leclerc. A ce cri de la femino chrétienne, (jui oublie iiu'eile est mère, la foule fait silence, l'exécuteur des hautes œuvres demeure interdit, et elle se retire lentement : nul n'ose mettre la main sur la Cornélie chrétienne. Dieu la gardait. '

Que faisait en ce moment liriçon net, ri!vê(|ue faible, quoi- (|ue convaincu des erreurs de Rome? L'histoire ne le dit (las; mais celle du cceur le dit assez : il demeurait catholi(iueiiuanl aux formes, tout en étant protestant quant ii l'esprit. C'est en vain qu'il veul, pour faire tair(! sa conscience, revenir à la loi de son Eglise, cela lui est impossible. Il n'en est pas des convictions comme des habits de reeliange, on ne les prend pas et on ne les laisse pas à volonté : elhss sont notre joie ou notre tourment, noti'o gloire ou notre honte, selon le degré do notre fidélité. Pauvre et timide évêque ! C'est lui qui est à plaindre, et non celui qu'il a livré à ses prêtres pour être lou( lté et fleurdelisé! Il leur a lâchement abandonnécomme l^ilale livra Jésus-Christ à Caiphe; et pemlant (in'ils gravent eu lettres brûlantes sur le front du martyr IfS enseifjiieii du Sauveur, sa conscience le marque du sceau que le péclni grave au Iront des timides. Le malheunnix, ce n'est pas Leclerc, c'est révè(iue (|ui n'a [las eu le coura;;ede sacrifier sa crosse et sa milre à Cidui (lui, pour lui, [lorla ua roseau ;i la main ut sur la lèto une couroune d'epiues.

Au moment où, à la cour de Frau^ui.s i"-*, la Kélonuo ' CrcsiJiii, liv. \i, j). liïài

LIVUE 11.

essayait ses premiers [las, un prêtre avait trouvé lo chemin ()e la vie. Cet homme n'appartiendrait [las a l'histoire fie la Rcîormaliou tninraise, si la contrée où il exerça son ministère n'avait pas elé depuis réunie à la France. Al.iis comme le sol sur lequel il .sema la Parole de Dieu et (]u'il arrosa de .son san},' est devenu un sol français, nous rangeons WoH^îan-r Scliuch parmi ceux qui, les premiers, lurent entre les mains de Dieu uu moyen de pnpairer la lumière de son Evangile. Jean Crespin, son biographe, s« taii sur .sa famille, sur la lieu où il naiiuit, et sur celui où il fit ses études. Sa vie ne commence à nous être connue que le jour où il succède, comme curé de Saint-Hippolyic, à Léon Juda. plus tard l'ami et le collègue do Zwingle. Ce silence qui couvre les premières années do la vio de Schuch a quelque chose qui saisit l'àme et qui nous le fait mieux aimer. On est heureux de voir dans i'(!'uvre de la Hélorme le doigt do l'homme s'elfacer devant celui de Dieu. Schuch. élève du savant Wiltebach, appri;nant aux pied.s de son maître que le juste vit de sa loi, nous loucherait moins que l'humble curé de Saint-liipl'Ol y te découvrant la vérilo au milieu des travaux obscurs et consciencieux de son ministère. Que ce soit directement par Dieu ou par rinlermediaire des hommes qu'il est parvenu à la connaissance de la vérilo, c'est ce «[uo nous ignorons; nuiis nous savons que sans connaître ce (jue c'était que lo luthéranisme, il lo propagea dans sa paroisse.

Le successeur de Léon Juda prêcha d'abord la doctrine de la justification par la foi. A mesure que la vérité chr.;tienne pénétrait dans son esprit, il abolissait les cérémonies extérieuri's et ramenait peu à peu son troupeau au culte en esprit et en vérité de l'Eglise primitive.

Voici comment le curé de Saint-Hippolyte raconte à Antoine de Lorraine ses travaux aposlolitjues. «Wolfgang Siluich, ministre de Christ, désire toute félicité par Christ à Irès-illusire prince et seigneur Antoine, duc de Lorraine, son seigneur très-clément.

» Après que je suis venu en cette ville de Saint-Hippolyte, ô prince très-clément! j'ai trouvé un peuple errant, comme des brebis sans pasteur et sans conduite. Or j'ai (ummeiicé lutoutinent, selon le ministère qui m'était

commis du Seigneur, à rappeler les errants à la droite voie, à exhorter à faire pénitence de la vie passée et à prêcher que le royaume des cieux est proche. J'ai commencé comme fait le bon laboureur, à arracher les épines et erreurs qui étaient petit à petit crûes contre le Seigneur et sa parole, à planter des arbres rendant leur fruit à temps et à édifier un domicile, non pas transitoire ni terrostre, mais éternel au ciel, étant édifi(^sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ étant la maîtresse pierre angulaire en qui tout l'édifice lié ensemble s'élève pour être un temple saint au Seigneur, en qui il nous faut tous être édifiés pour être un tabernacle do Dieu au Saint-Esprit.

» Et afin que je parle plus ouvertement, j'ai été envoyé au peuple de votre clémence, pour prêcher l'Evangile de Dieu, lequel il avait auparavant promis à ses prophètes dans les saintes Ecritures touchant son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né de la semence de David selon la chair. C'est la vertu de Dieu donnée en salut à tout croyant; et la justice de Dieu y est révélée de loi en foi, comme il est écrit : Le jusls vU de sa foi. '

» Cette foi, que nous avons eu Jésus-Christ mort pour nous, nous fait enfants de Dieu, héritiers de Dieu, cohéritiers de Christ. Elle n'est point une qualité oiseuse et endormie en l'àmc de l'homme, comme quelques-uns l'ont faite, mais une vertu efficace et opérante par lo Saint-Esprit répandu dans nos cœurs. » *

La lettre que le pieux curé adressa à son seigneur et maître n'atteignit pas lo but qu'il se pro[)Osail. Antoine de Lorraine était bon, mais faible; c'était l'une de ces malheureuses natures qui n'ont ni l'intention du mal ni la volonté de l'empêcher. Deux prêtres possédaient toute sa confiance : hère Bonaventure Ilenel, son confes- .seur, et l'abbé de Saint-Chaumonl, vicaire-général du cardinal de Lorraine.

Le portrait que Crespin trace du frère Rend est assez curieux ' « Le princifial acleur de la persécution de Schuch, dit-il, était nommé Uouavenlure ilenel, provin-

' Hnlinc II, 4.

2 Lresi:ii}, lu. ii, [i. 'JU.

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