LIVRE II
cial do l'ordre des cordeliers, homme aussi hideux de visage que souverainement effronté dans sa profonde ignorance de bien et de vertu. 1! avait une grande autorité à la cour de Lorraine, étant arrivé h être le confesseur du duc Antoine, qui l'aimait beaucoup à cause de la pleine liberté qu'il lui accordait pour ses plaisirs. Ce cruel monstre ne persuadait rien tant à ce prince ignorant que d'exterminer tous les gens savants de sa cour et de ses Etals ; il lui avait si bien appris cette leçon que souvent, dans ses propos familiers, le prince avait coutume de dire qu'il suffisait de savoir Patfr noster et Ave Maria, et que les plus grands docteurs étaient cause des plus grandes erreurs et des plus grands troubles. »'
Ce fut à l'instigaiion du frère Renel et do l'abbé do Sain'.-Chaumont qu'Antoine de Lorraine rendit, le 26 décembre 1523, une ordonnance qui défendait de prêcher le luthéranisme, enjoignait à ses agents d'arrêter ceux qui • en seraient soupçonnés, et qui devaient, sous peine de mort et de confiscation de biens, abjurer avant le premier jour de carême.
Tandis que le slupide duc Antoine secondait la haine do son confesseur et de l'abbé de Saint-Chaumont, lo contre-coup de la révolte des paysans se faisait sentir jusqnes en Lorraine. — Nous n'avons pas à nous occuper ici des horreurs de cette guerre que les adversaires de la liéforme se plaisent à faire remonter au principe protestant. Dans ces temps à demi barbares, les paysans d'Allemagne, cruellement 0[>priuiés par leurs seigneurs, ne virent dans l'insurrection de Luther contre l'Eglise romaine que le signe précurseur de leur délivrance. Ils se soulevèrent en masse, et la noblesse eut son quatre-vingttreize. Les serfs furent sans pitié, ils saccagèrent et brûlèrent les châteaux. A les voira leur œuvre de destruction, on eût dit une trombe qui renverse et dévore tout sur son passage. L'Allemagne poussa un immense cri de terreur. Rome triomphait déjà. Mais Luther se leva, cl, animé d'une grande puissance d'éloquence, il déclina avec horreur la sanglante responsabilité qu'on voulait lairo iiuscr sur sou œuvre. Il s'adressa d'abord aux paysans
' Crcsjdn, liv. ii, p, 9 1.
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liont il flotril énorfciiiuemenl les actes barbares et cruels. Il leur prêcha robéissauce à leurs seigneurs au noîii lie rKvniigile, puis, s'adressant a ces derniers, il leur luon- Ira que c'était Dieu qui les frappait, que les malheurs qui fondaient sur eux provenaient de leur injustice et de leurs cruautés, et il les exhorta à être bons et humains.
Peu d'événements causèrent plus de douleur au rélbrmateur ([ue ('(ïlle révolte; ([ui compromettait son œuvre et menaçait de l'éteindre dans des flots de sang.
C'est au moment où. au nom d'un Dieu d'amour, les conseillers du duc l'excitaient contre des gens complétem(>nt étrangers aux séditions et aux révoltes que lu curé de Saint-ÎIi[ipolyte écrivait la belle lettre dont nous avons donné un extrait et qui devint entre les mains de Ircro Kenel la cause de sa mort. Commode nos jours mêmes, malgré l'étialanto autorité des faits, les avocats de la papauté ne craignent pas de proclamer partout que le principe du protestantisme est subversif de tout ortiro et destructif de toute autorité, il est bon de faire connaître quels élaieut les principes des premiers ancêtres de la Uéloruu'.
lù;outoiJs Schuch s'adressant au duc Antoine: «Il n'y a point, lui écrit-il, meilleur moyen pourporterun peupleiv l'obéissance, selon leilésir des princes, que la diligente et jjure prédication de la l'arolede Dieu. Cette parole (îiiseignu à tous les tiommes la vraie maniéie de bien vivre; car la où la volonté de Dieu maniléstée en sa sainte l^arolo est plus [lurement counue, là on reçoit hs commaudemenl des princes plus sincfu-ement, tout autanlqu'il n'est pas. contraire à Dieu contre lequel on ne doit obéissance à personne, et rien ne se lait par contrainte, mais volontaircnnuit et joyeusement. Il n'y a rien qui rends; un royaume plus tranquille et paisible que lu Parole de Christ, dans laquelle (;st enseignée la chanté qui est patiente, ([ui endure tout, qui supporte tout. » Ainsi parle Schuch; ainsi pensent ses paroissi(!ns disposés à rendre à César ce qui est à César èl à Dieu ce qui est à Dieu.
La reijuète <iuc le pieux curé adressait à son seigneur avait pour objet do l'enga„er à épargner sa paroisse. Incapable do comprundro tout ce qu'U y avait Uo noblesse fi de cûurisgo dans les puroioé au paslour, ly liuç n'en • vyrouvu ùo i'ti'fiiailou.
UVHE n.
Oiiniid S-lmrh apprend que son mnîlrp s'npprriait à vêtir délriiirc Sairil-Hipijolyte, il ne consulte que son coiirngc : bon berger, il donne sa vie pour ses brebis. Que le courroux du duc tombe sur la lête du paslenr, mais ijue ses ouailles soient épargnées: c'est tout ce qu'il demaïuicà Dieu auquel il fait le sacrifice de sa vie. Il part, il arrive à Nancy, il plaide la cause de la justice avec une si grande énergie, que Saint-Hippolyle est sauvé du désastre qui le menaçait. Mais si la paroisse fut épargnée, le pasteur ne !e l'ut pas Sa récompense fut une prison inléctedans laquelle il fut jeté. Frère Renel présida la commission d'enquête qui l'interrogea.
Un violateur des lois divines et humaines eût trouvé plus d'égards auprès de ses juges que n'en trouva Schuch. Il subit de leur part des outrages et des insultes ; il ne s'en plaignit pas. D'accusé devenant accusateur, il menaça frère Renel et ses suppôtsdes jugements de Dieu, et plaça avec une grande force et une grande lucidité les erreurs de Rome en face des vérités de l'Evangile. C'était avec sa Rible à la main que le curé do Saint-Hippolyte ré[iondait à ceux qui ne l'appelaient en l'interrogeant (|ue Judas, diable, hérétique. Un jour sesjuges, irrités de se voir battus par lui et mis dans l'humiliante nécessité do lui répondre par des injures, iui arrachèrent sa Rible des mains ; frère Renel remporta dans son couvent ofi elle devint la [iroie des flammes. Ce fut peut-cire la première Rihie brfllée par le dersé. Nous ne saurions cependant l'affirmer; mais il y eut une autre Rible qu'on ne put ravir à Schuch, ce fut celle que Dieu avait imprimée en caractères de leu sur les labiés de son cœur.
Une liihle brûlée ! Arrêtons-nous un moment devant cet auto-da-fé (acte de foi) que des moines lonl à Dieu dans le silence de leur couvent. Un acte de foi ! Abraham en lit un quand il conduisit Isaac sur la montagne de Morija, Piiul en lit un quand, aveugle, il se fit conduire vers Ananias. Un acte de foi ! mais c'est là tout ce que demande Jésus de ses disciples ; car c'est par la foi qu'ils sont tenus pour justes et rendus capahles d'aimer Dieu et de garder ses commandements. Mais livrer aux flammes le livre que Dieu a donné aux hommes pour phare et pour flambeau, n'est-ce pas avoir perdu le sens chrétien,
72 niSTOIUE DE LA UlCFORMATION FRANÇAISE.
OU plutôt n'est-ce pas la preuve la plus palpable que Rome a rompu avec le divin fondateur du christianisme?'
Schuch fut condamné ii être brûlé.
Pendant qu'on le menait au suppliée, frère Ronel, debout sur la porte de son couvent, lui cria : Hérétique, porte honneur à Dieu, à sa mère et aux saints ! Et il lui montrait du doigt les statues et les images taillées qui étaient au portail de l'église. Le martyr lui répondit : « 0 hypocrites ! Dieu vous détruira et il dévoilera vos tromperies ! »
Arrivé sur le lieu de l'exécution, le curé reçut la promesse qu'on modérerait sa peine s'il voulait se rétracter. — Exécutez-moi, répondit-il ; Dieu, qui m'a assisté jusqu'à présent, m'assistera jusqu'à la fin. D'un pas ferme il monta sur le bûcher ; et d'une voix forte il commença à réciter le Miserere et ne s'arrêta que lorsque la flamme et la fumée l'eurent étouffé.
Ce fut le 21 juin 1S25 que, sur le lit de douleur et de gloire que les prêtres de Uomo lui avaient dressé, Woifgang Schuch rendit témoignage au Dieu qu'il avait fidèlement servi. Le martyr laissait eu mourant une veuve et sept enfants !
Aujourd'hui Nancy a oublié son martyr; à peine si quelques bibliophiles connaissent le nom du pasteur (|ui donna sa vie pour ses brebis... Mais aussi à celte époque ils étaient si nombreux !
Il y a à Nancy, pour le voyageur chrétien qui traver-o ses murs, quebjue chose qui remue l'àine plus que la vue de ses places et de ses monuments, ce sont ces quelques lignes qu'on lit dans le registre du receveur-général do Lorraine, année 1625 ' : « Payé à Claude de Vendœuvre, prévôt de Nancy, [lar mandement du 29 juillet 1ô2j, 69 livres 9 gros pour remboursement de pareille .somme que, do l'ordonnance de Monseigneur, il a fournie et payée à faire faire certains eschaffaulx de bois et do planches, tant pour faire l'exécution du curé do Saint-Hippolyte, luthérien, qu'à le dégrader, avec le
« Timoth. m, 16.
* Trésor des cliartft* «'i; Lorraine,