‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 28 sur 149 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

à être emprisonné à perpétuité, s'il se rétractait : sinon à être brûlé.

On est attristé'de rencontrer parmi les juges le célèbre Budé. Ce savant, désireux de conserver aux sciences et aux lettres un homme aussi remarquable que Louis de Borquin,, fit auprès de lui de grandes instances et lui arracha une rétractation. A peine le condamné l'eut-il signée, qu'il se repentit amèrement et demanda la mort à grands cris, afin de laver la tache honteuse dont il s'était souillé. Il fit appel de la sentence qui le condamnait, plaida sa cause avec énergie, mais l'éloquence de Cicéron, jointe à celle de Démosthène, n'eût pu le sauver. Les partis, dans leurs jours de violence, n'ont pas de justice, parce qu'ils n'ont pas d'entrailles. Les Fouquier- Tainville de celle époque valent ceux de 93. Ces derniers, peut-être, étaient plus expédilifs : ils étaient des haches; tandis que les premiers n'étaient que des torches. Berquin fut condamné à être brûlé en place de Grève, après étranglement préalable. C'est Budé, sans doute, qui, no pouvant ou n'osant le délivrer, obtint cette grâce de ses juges.

L'arrêt de mort était rendu, mais il fallait le mettre à exécution; ce qui n'était pas facile. Bedier n'avait pas oublié que le condamné avait été délivré deux fois de ses mains par le roi. Ce que François 1" avait fait, il pouvait le faire encore; ce qui serait pour lui une offense personnelle, et pour son corps un véritable échec. On profita d'un moment où le roi quittait Paris pour aller à Blois, avec toute sa cour, pour fixer le jour de l'exécution du condamné. Le 22 avril 1529, il fut mené en place de. Grève. 11 marcha au supplice avec une rare intrépidité. On n'oublia pas, dans cette circonstance, le discours que Pavanes avait prononcé : on avait pris ses précautions. Au moment où le confesseur de Jésus-Christ, du haut de sa chaire ardente, commençait à haranguer la multitude, des hommesgagés couvrirentsa voix par leurs cris. Comme Louis XVI, le martyr eut son roulement de tambours.'

Ainsi mourutà quarante ans un homme qui fut pleuré par toute l'Eglise naissante. Sa fin glorieuse la consola des incroyablesdéfaillances de Briçonnet. Pourêtre courte,

' Crespin, liv. n, p. 97-

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In vio de Bcrquin n'en fut pas moins pleine; car, dans ces jours de luttes et de réveil, il fut l'un des plus intrépides propagateurs de l'F.vangile. « Louis de Berriuin, dit Ranke, était l'homme de l'époque chczlequel s'unissaient peut-être avec le plus de vie les idées d'Érasme et celles de Luther. Il attaquait avec le sarcasme de l'un, et sans rien voiler, le désordre des cloîtres et le célibat, au point de vue de la religion et des mœurs; mais il comprenait aussi la profondeur de l'autre, et sa maxime était que tous les chrétiens sont prêtres. 11 avait un sentiment presque enthousiaste delà grâce, de la foi et de la véritable Eglise. »'

Les idées que le syndic Bedier et les siens voulaient étouffer sur le bûcher du protégé de Marguerite de Valois, n'étaient pas de ceschoscsqui périssent dans les flammes ou dans les solitudes d'un cachot. Semence plus imperceptible et plus légère que celle des palmiers que le vent emporte à travers les déserts, elles se rient du taureau do Phalaris comme du knout moscovite; elles passent pardessus les remparts et les baïonnettes, et se glissent jusquo sous la robe d'un inquisiteur. Louis de Beniuin mourait pour une idée, mais en mourant il ne l'emportait pas dans sa tombe. Cette idée lui survivait, et pour mieux prendre son vol, elle s'élançait de dessus un bûcher, dont la Uamme fut vue do to^is les hommes qui, dans ces temps, se trouvaient sons le règne naissant du libre examen. Tous voulurent connaître son crime : ils le surent. Plusieurs devinrent ses complices. Bedier fit triom[)her sa haine, le martjrfit triompher ses principes. Le vainqueur lut le vaincu.

Arrêtons-nous un moment devant ce bûcher qui vient de dévorer tant de jeunesse et tant d'avenir: pouniuoi no le ferions-nous pas? Les martyrs protestants sont-ils au dessous des martyrs politiques '! La plate-forme élevée par le clergé ne vaut-elle pas l'échafaud dressé par la montagne pour y faire monter les Girondins? Si c'est au nom du salut de l'Lglisc que le clergé procéda, ce fut au nom de la patrie que Robespierre livra au bourreau ses collègues de la Convention. L'un et l'autre furent impi-

» Ilaiikc, Hisl. dos xvi elxviJ^ siècles, loin. i. Voir Note,

LIVHE H.

loyablos, domines pnr des doctrines cievces par eux à la iiaulcur d'un principe. Ici, il fallait sauver l'Iiglise, lù, il fallait sauver l'Etat. L'hcsilalion n'était pas permise. Des deux côtés, ce qu'on appelait la justice n'était qu'une triste caricature de cette fille du ciel. Los passions des partis lui avaient ôté ses balances, jeté un voile sur les yeux et mis dans une main une torche et dans l'autre un poignard.

Peu de sujets ont plus passionné les historiens que celui de cette époque terrible oi^i la Convention se dévorait elle-même, tout en sauvant la France au dehors par le génie de ses généraux et l'héroïsme de ses soldats. Do toutes les victimes de ces temps, qui ont leur sauvage grandeur, il n'en est pas qui inspirent un intérêt plus vrai et plus touchant que ces Girondins qui marchent à l'écliafaud en criant : Vive la liberté! qui meurent sans honte comme sans faiblesse, et livrent au couteau sanglant de l'exécuteur, génie, talent, science et jeunesse.

L'histoire a recueilli pieusement tout ce qu'elle a pu connaître de ces hommes dignes, par leurs talents, do parler à côté de Cicéron et de Démosthènc, au forum (!t à l'aréopage, mais dont les mains furent trop faibles pour diriger le char révolutionnaire, qui semblait traîné par des furies. S'ils ne surent pas vaincre, ils surent mourir. Sur l'échafaud, ils furent à la hauteur de leur rôle. Vergniaud y retrouva sa tribune, Fauchet sa cliairc. et Brissot son cabinet. Des plumes éniinentes ont raconté, chanté, célébré les dernières heures de ces nobles victimes; elles nous ont introduit dans leur cachot et décrit en détail leur dernier banquet; elles n'ont rien omis, peut-être même ont-elles ajouté ; leurs récits nous captivent, et nos larmes coulent en les écoutant.

A Dieu no plaise que nous voulions amoindrir l'intérêt qui s'attache au souvenir de la Gironde ; mais ne pouvons-nous pas nous plaindre cependant de l'oubli dans lequel l'histoire moderne laisse les martyrs prolestants? Elle, qui exalte les Condorcet, les Guadet, les Barbaroux, qui fait des recherches minutieuses sur leurs moindres actions, passe presque insouciante à côté do ce bûcher de Grève, sur lequel meurt avec courage Louis de Berquin, précurseur de cette liberté dont l'An-

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gloterre et l'Amérique nous offrent le modèle. Sans son courage et le courage de ceux qui, avant et après lui, moururent martyrs de la liberté religieuse, la France serait encore dans ses langes et les prêtres continueraient à être ses pères nourriciers. C'est cependant ces hommes qui ont changé la face du monde qu'on oublie; ou bien, s'ils ont un grand nom, il se trouve des Audin pour les insulter. Oh!, justice! justice pour ces fondateurs de la liberté moderne ! justice pour leur mémoire ! gloire pour leur nom ! paix pour leur cendre! Que le clergé les maudisse, c'est bien ; Il est dans son rôle. Mais vous qui regardez la pensée comme un don de Dieu sur lequel nul ne peut prélever dîme ou redevance, inclinez-vous avec respect devant les précurseurs de la liberté moderne.

La liberté ! comme ce mot est doux à l'oreille de celui qui a le sentiment profond de la dignité humaine! Pour ne pas l'aimer, il faudrait qu'il abdiquât ses droits d'homme et descendit au-dessous du niveau d'un ilote. Cependant, quoiqu'elle soit une manne qui tombe du ciel pour tous, peu de mains sont dignes de la ramasser. La révolution française en fit l'éclatante expérience: ce ne l'ut ni le génie, ni la science, ni le courage, qui manquèi'enl à ceux qui parurent armés de toutes pièces dans l'arène. Mirabeau, IJ.irnave, Vergniaud, Saint-Just, Danton ! jamais à Athènes et à Rome, aux jours de Périclès et de Cicéron, on ne vit tant de talents réunis. Et cependant ces hommes ne purent atteindre le but de leur noble ambition, ils révolutionnèrent sans doute un vieux monde d'iniquité, mais ils n'établirent pas le nouveau sur les bases qu'ils avaient rêvées, parce que ces hommes voulaient la liberté et ne savaient pas être libres. Leur liberté n'était pas cette fille du ciel qui se nourrit de justice; mais celle vierge au bonnet phrygien qui ne 'parle que de droit, et qui, affranchissant l'homme de l'homme, ne sait pas le courber sous le joug de son devoir. Là fut récueil, 8!) sombra sur 93, parce qu'il était, tout à la fois, grec et romain ; tandis que la ré\olation d'Angleleri'o réussit, parce (|u'elle était cliréticnne. A chaque chose son fruit, c'est logique : la liberté n'a d'aut."e fondement que les mœurs.

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