LIVRE II
On fait dans ce monde trop peu de cas de la pureté de la vie. Pourvu qu'un homme ait du génie ou du talent, peu importe qu'il soit ou non, bon père ou mari fidèle; on oublie ainsi qu'il ne peut être sur la scène publique que ce qu'il est dans la vie privée. i
Washington et les puritains furent les pères de la liberté en Amérique et en Angleterre, parce que, avant d'être hommes politiques, ils étaient citoyens graves, sérieux et de bonnes mœurs. Mirabeau, avec tout son génie, ne fonda rien, parce que celui qui est le misérable valet de ses passions est indigne de poser la première pierre du temple de la liberté. Ce sont là des vérités élémentaires conflrmées par les faits, et cependant on passe outre. On a des couronnes et des palmes pour les échafauds politiques: maison n'a pas un seul souvenir pour les bûchers protestants ; et on laisse ainsi dans l'oubli ceux qui, il y a trois siècles, ouvrirent avec leurs mains de martyrs ce glorieux temple de la liberté dont nos excès ont si souvent fermé les portes.
Si la question du libre examen doit être discutée quelque part, c'est en lace du bûcher de Louis de Berquin. Le martyr crut qu'il avait le droit déjuger les dogmes de son Eglise en les mettant en regard de ceux des saintes Ecritures ; Rome le lui contesta et le fit mourir. Depuis cette sanglante date, la terrible question est toujours debout : la Réforme affirmant le droit, Rome le niant. Chacune d'elles a ses défenseurs. Ecoutons ceux de Rome :
L'homme, disent-ils, n'a pas le droit de se donner luimême sa foi; il doit la recevoir toute faite de son Eglise; s'il voulait qu'il en lût autrement, ce serait de sa part une sacrilège témérité, puisqu'il préférerait sa propre sagesse à celle de tout le corps qui l'enseigne par ses pontifes, ses conciles et ses docteurs. Si cette considération puissante ne le touche pas, les faits doivent au moins lui ouvrir les yeux sur les tristes fruits du libre examen, et le lui faire considérer comme la plus dangereuse hérésie
8(5 HISTOIRE DE LA nÉFORMATlON FRANÇAISE.
qui ait jamais dcsolô la chrétienté. Pour s'en convaincre, il suffit de porter ses regards sur le protestantisme, qui, vrai vaisseau do Thésée, ne nous présente qu'un amalgame incohérent des opinions les plus disparates. Chez lui, canon dos Ecritures, liturgies, formulaires, confessions de foi, rien ne se ressemble , c'est le serpent à plusieurs têtes ; car là où tout le monde commande, personne n'obéit. Le protestantisme no sait donc oh il va parce qu'il n'a ni gouvernail ni boussole. 11 a semé le chaos, il recueille le désordre.
Le libre examen tel (]ue la Réforme l'entend, ajoutent les défenseurs du principe d'autorité, ne peut conduire les fidèles vers les voies du salut, car il se trouve sans cesse en face de difficultés tellement grandes, qu'il lui est littéralement impossible de les franchir. Mettez en effet la Bible entre les mains d'un homme; à quoi lui servira-t-ellc V Arien, à moins que rien, si ce n'est à le jeter dans de grandes perplexités qui le conduiront directement au doute, et du doute à l'incrédulité. On dira que cet homme a des yeux pour voir et une intelligence pour comprendre; mais sera-ce assez pour lutter contre le doute? Quand il en .sera assailli, en triomphera-t-il ? Qui lui garantira, par exemple, que l'Ecriture est divinement inspirée, si l'Eglise ne le lui enseigne? Placé en face d'un passage comme celui-ci: Je te dis que tu es pierre... ou d'un passage comme celui-là: Ceci est mon corps, ceci est mon sang, en demandera-t-il l'explication à son sens privé, quand tant d'illustres docteurs no sont pas d'accord sur l'interprétation à leur donner? S'il est sage, il no recourra pas à sa raison, mais à l'Eglise qui, seule, a le pouvoir do lui diclcr sa foi, parce qu'elle le tient de Dieu.
Ainsi parlent les avocats du principe d'autorité; ils ajoutent: si par le fruit l'arbre est jugé, la question est décidée en faveur de Rome, car seule elle a l'unité qui est l'un dos caractères essentiels de la véritable Eglise. Chez elle, cette unité active, immense, féconde, est la réalisation de ces paroles de Jésus-Christ : Il y a une seule foi, une seule espérance, un seul baptême: tandis que chez les chrétiens dissidents il y a variété de foi, variété d'espérance, variété de baptême. Si cela no
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frappe pas les yeux les nicins clairvoyunts. il foutre Tioncer à prouver aux hommes sérieux du [irotcslan tisme que la liberté d'examen est un glaive dans les mains d'un enfant ou une torche dans celles d'un insensé.
Ainsi parlent les défenseurs do Rome. Ecoutons maintenant ceux de la Réforme :
La liberté d'jxamen, disent-ils, est un droit inlurerit à la pensée comme la respiration l'est au coriis. Quand Rome dénie ce droit à l'homme, elle ne se fonde que sur les obus que celui-ci en fait ; mais l'abus d'une clio>e no condamne pas nécessairement l'usage de la chose. S'il en était autrement, il faudrait proscrire le feu avec lequel l'homme incendie; le fer avec lequel il lue: le vin avec lequel il s'abrutit; la raison avec laquelle il so trompe; l'imagination avec laquelle il s'égare. Rome oublie dansson plaidoyer que l'homme est un être libre et re?ponsable.-Si elle lui ravit le droit de penser, elle lui enlève toute sa dignité, et le place au-dessous de la brute, qui le domine alors de toute la sûreté de son instinct, Elle manque donc de droiture dans ses attaques quand, au lieu de présenter le portrait fidèle du libre examen, elle n'en trace que la caricature ; imitant ceux qui, voulant bannir la liberté, qui est chose bonne, présentent à sa place la licence, qui est chose mauvaise.
Rome, qui dénie au protestant la faculté d'examiner et de juger par lui-même ses croyances a inscrit cependant la liberté d'examen sur la porte même de son Eglise, oîi les yeux lisent le fameux : Hors d'ici point de fahit. En cfTel, supposons qu'elle veuille arracher un [iroleslant à ce qu'elle appelleses fatales erreurs; elle est contrainte de lui concéder ce droit qu'elle pomsuit de ses plus terribles et plus persistants analhèmes. Elle se passerait bien sans doute de cet auxiliairecomprometlant; niais elle est obligée, par la force même des choses, do l'appeler à son aide ; car comment pourrait-elle prouver au disciple de Calvin qu'elle est la reine et la niaîtrcsre de toutes les Eglises, si elle ne fait pas appel, auprès de lui, à ces moyens que Dieu nous donne de percevoir les choses et de former notre jugement sur elles ?
Qu'il faille dans l'Eglise une autorité, c'est- évident ;
elle y est aussi nécessaire que le soleil l'est au milieu des mondes, dont il est le centre et la vie. Mais conclure do la nécessité de cette autorité à une soumission sans examen, cela ne supporte pas la discussion, tantc'cst pauvre de preuves et misérable d'arguments. Supposons que Rome soit la véritable Eglise, et que nous, protestants, nous déclinions son autorité; pourra-t-elle imposer sa suprématie si elle ne nous a amenés préalablement à reconnaître qu'elle est sur le rocher de la vérité ? Si elle lo tente, elle fait du libre examen... Si nous sommes touchés par ses raisonnements, nous entrons dans ses sanctuaires par celte fiorte qu'elle appelle dans sa colère la porte du doute et de l'incrédulité. Mais, dira Rome, si je vous engage à croire et que vous croyiez, le libre examen est inutile. Nullement, lui répondrons-nous, puisque nous ne croyons que parce que nous avons des raisons do C7-oire. Olez-les, notre foi tombe; laissez-les, noire droit subsiste.
Supposons que ce droit cous soUinterdit comme un ennemi de la vérité; qu'arrivera-t-il ? Sa proscription sera la mort de tout progrès; et cet Evangile du Fils de Dieu, qui porte à toute tribu, à toute langue, à toute nation, des flots de lumière et de vie, demeurera stationnaire dans ses tem[iles et cessera d'ètie le pionnier intellectuel et moral des peuples qui marchent dans les ténèbres. Les avocats de Rome nous arrêteront et nous diront : la vérité a des droits que n'a pas l'erreur; ce qui est permis à l'Eglise latine ne l'est pas à la Réforme et aux autres fausses religions. Eh bien! soit; maisici encore rcpnrnîtlcdroitd'examcn; car comment Rome prouvera-t-elle ses privilèges, si elle n'y fait pas a|)per? Elle se servira donc de cette arme, toute couverte tju'ellesoit de ses anathèmes.
L'Eglise latine se proclame, 11 est vrai, la vérité absolue. Mais ce privilège qu'elle s'arroge, le musulman le réclame à Conslantinople, le grec schismati(|ue à Moscou, le protestant à Londres, le brahme à Benarès, le [iliilosoplie dans son cabinet, le ju'f danssa synagogue. Qui décillera au milieu de toutes ces voix discordantes ? qui ? — le libre examen, auquel seul appartient le droit de prononcer sur tous les sujets proposés à la loi.