‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 31 sur 149 · XI · texte numérisé non relu

XI

Tandis que Satan, dit Théodore de Bbzo à l'occasion du supplice do Louis de Berquin, jouait ses tragédies à Paris, Dieu besognait quasi par tout le royaume, vérifiant ce qui a été très-bien dit par un ancien, à savoir : que le sang des martyrs sert comme de fumier à la vigne du Seigneur, pour la faire tant plus fructifier. 'Cela arriva dans une petite ville du Vivarais, à Nonay, aujourd'hui Annonay. Cette pctito cité, qui depuis s'est acquis un grand renom par son industrie et les hommes célèbres qui sont nés dans ses murs, était alors renommée par sa châsse des Saintes-Vertus. Objet d'une vénération profonde, cUo attirait de nombreux pèlerins qui étaient pour les prêtres une source abondante do profits, et trouvaient dans cette châsse ce que ceux de la Louvesc trouvent aujourd'hui dans celle de saint François Régis. Un fait particulier caractérisait cette relique, elle était invisible; sa vue, disaient les prêtres, rend aveugle et perclus. Dansla crainte donc que mal n'advint aux pèlerins, ils avaient suspendu la précieusechâsso à la voûte do l'église. Néanmoins, une fois, chaque année, à la fête de l'Ascension, ils la descendaient et la promenaient solennellement par toute la ville. Ce jour-là, Nonay regorgeait de visiteurs, en chemise, pieds nus, tête découverte ; heureux s'ils pouvaient toucher la relique, la baiser ou passer par-dessous la châsse.

Tel était l'état spirituel do Nonay, quand un cordclier, nommé Machopolis, y arriva en 1528 ; il commença, dit Théodore de Bèze, à prêcher librement en public et en chambre contre cet abus et plusieurs autres superstitions qui se déclaraient de jour en jour. *

' Tliéodoce du Bèze, an 1528.

2 Ibidem.

l.lVUli II.

Dbsque l(i cierge' apprit l'arrivée de l'étranger cll'altcn- (ioii qu'on prèlait. à ses paroles, il prit peur et contraignit le hardi prédicateur à porter ailleurs ses pas. A peine le moine eut-il franchi les murs de la ville, qu'un reliy;ieux du même ordre, frère Renier, y entrait pour y fonlinucr l'ccuvro du cordelicr. Le clergé, que l'arrivée do Machopolis avait rendu picNoyant, livra frère Reniera l'archevêque de Vienne, qui fit instruire son procès, cl ajouta un nouveau nom au martyrologe protestant.

La semence que les deux moines avaient jetée sur le sol superstitieux de Nonay ne tomba pas toute le long du chemin ; bien des âmes honnêtes et droites la reçurent et donnèrent dans Icurcœur, au Fils de Marie, la place qu'y occupait la châsse des Saintes-Vertus. Eclairés désormais sur la voie du salut, ces nouveaux convertis no demandèrent qu'au Sauveur, la fontaine do vie, l'eau dont ils avaient soif; mais ils ne tardèrent pas h faire l'expérience que ceux qui veulent vivre selon la piété qui est en Jésus- Christ soufTriront persécution. Un instituteur nommé Jonas fut jeté eu prison; ses amis le retirèrentdes mains des prêtres. Fui'ieuxdo voir que cotte nouvelle proie lui échappait, l'archevèiiue do Vienne fit, dit Théodore de Bczc, saisir et conduire à Vienne vingt-cinq prisonniers dont quelques-uns moururent de langueur et de mauvais traitements, étant les autres finalement délivrés par une manière de grâce, en payant certaines amendes.'

Leclergéveillait en vain; l'incendie se propageait partout avec rapidité; les idées circulaient dans les airs, cl, sans se consulter, sur cent points de la France à la fois, les hommes sérieux manifestaient leur opposition à l'élat des choses. Le mot réforme était sur les lèvres, parce ([ue le sentiment de sa nécessité était dans les cœurs.

Le bûcher de Louis de Berquin n'atteignit pas le but de ceux qui l'avaient dressé. A Bourges, à Orléans, à Toulouse, des professeurs et des étudiants reçurent la vérité; ils lurent avec avidité la sainte Ecriture, et reconnurent, comme l'avait déjà fait le vieux Lefèvre, que l'Eglise n'était pas ce qu'elle était aux jours apostoliques. De là, des ferments d'opposition qui n'attendaient que l'heure

> 'lliôotlore lie Liùze, au 1528.

favorable pour se traduire en révolution religieuse. Des p7'êtres et des moines se mêlaient aussi à co mouvement; du liaut de la chaire ils prêchaient contre les abus régnants, et proclamaient la nécessité, pour riiglise, de retourner à la foi chrétienne qu'elle avait abandonnée.

Pondant que ces faits se passaient, Dieu se choisissait un homme qui devait être la personnification vivante (lu grand réveil religieux qui agitait la France. 11 avait déjà donné Zwingle à la Suisse, Luther à l'Allemagne; il donna Calvin à la France.

11 y a peu do noms autour desquels bourdonnent autant de calomnies et retentissent autant d'eloges que celui de Calvin. Ce n'est pas étonnant, le réformateur fut h la lois adversaire et maître. De tous les hommes de son époque, nul ne le surpassa en volonté, en activité, et ne contribua plus que lui à l'établissement de la Réforme. Qu'il ait donc des adversaires comme Bolsec et des admirateurs comme Théodore de Bèze, c'est naturel. Nous aurons, en parlant de cet homme, qui est le plus grand des réformateurs français, à nous prémunir contre cette tendance qui porte tout protestant à se faire de ses ancêtres un idéal au-dessus de la réalité. Nous désirons avant tout être vrai ; nous saurons donc nous tenir en garde contre un sentiment qui pourrait changer la plume d'un historien eu celle d'un panégyriste.

Calvin (Jean) naquit dans la petite ville de Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1599. Il n'était pas le fils d'un tonnelier comme plusieurs do ses biographes i'out prétendu : son père, notaire apostolique, avait occupé successivement les emplois de procureur fiscal du comté, de secrétaire de l'archevêché, et de promoteur du chapitre, ainsi que nous l'apprend Levasseur dans ses Annales de l'église cathédrale de Noyon. '

Le jeune Cauvin, c'est ainsi qu'il s'appelait alors, manifesta dès sa plus tendre enfance des dispositions étonnantes pour l'élude; sou père fonda sur lui les plus

« Ch. X, p. 1151.

LIVRiî TI.

grandes espérances. Coinnii; sa position lui pormellait do faire instruire son fils, qu'il destinait à l'état ecclésiastique, la seule porte alors par laquelle le tiers-état pouvait s'élever au niveau delà plus haute noblesse, il ne négligea rien pour lui faire donner une éducation brillante. L'élève ne fut pas au-dessous dos prévisions paternelles. Sa mère, qui était une fervente catholique, ne se doutait pas que ce fils chéri, sur la tô'e duquel elle voyait déjà uno mitre d'évèque, serait l'un des adversaires déclarés do son Eglise. Toute dévote et peu éclairée qu'elle fût, elle donna cependant de bonne heure à son fils des habitudes de piété dont il ne se départit jamais. Avec une imagination plus vive et une nature plus mystique, Calvin eût pu, sous une telle direction, faire fausse route ; mais sa puissance de réflexion le sauva de tout ce qu'il y avait de faux dans la piété de sa mère et ne lui fil recueillir que co qu'il y avaitde vrai. Cet enfant, sur lequel se concentraient tant d'espérances, fut mis d'abord au collège des Capètes à Noyon. Les [iro;;rès rapides qu'il y fit engagèrent son père à profiler des relations qu'il avait avec le seigneur de Mommor, pour obtenir de ce gentilhomme que son fils participât aux leçons du précepteur de ses enfants.

Plusieurs biographes ont fait du jeune Calvin un enfant de chœur, et même un chanoine. Leurs assertions sont sans fondement : il fut curé et chapelain. On peut trouver étrange qu'un tout jeune homme , un écolier enfin, pût occuper des emplois qu'on ne donne aujourd'hui qu'à des personnes d'un âge plus avancé. Mais à cette époque rien n'était plus commun : il y avait des évêiiues presque à la bavc'lle. Charles de Lorraine avait quinze ans quand il fut promu à l'archevêché de Reims, l'un des plus considérables de la France, et dont le titulaire jouissait de l'honneur de sacrer nos rois.

Ce fut Charles de Hangesl, évêque de Noyon, qui donna an fils de Gérard Cauvin, alors âgé de douze ans, une portion du revenu de la chaiielle de la Gésine. Le 21 mai 1521, il en prit possession. '

Le jeune Calvin quitta Noyon en l-îSS, et il alla rejoindre ses nobles compagnons d'étude au collège de la

1 Desmay, p. 32.

Marche, où SIntliurin Cordicr professait avec im grand éclat. 11 quitta ensuite ce collège pour celui de Monlaigu, où il se fil remarquer par sa rare aptitude tous les travaux de l'esprit.

Gérard Cauvin, qui rêvait toujours pour son fils les grandeurs de la prêtrise, ferma l'oreille aux plaintes du chapitre qui voulait le rappeler, attendu qu'il n'était pas convenable quo l'écolier touchât les revenus do SiH chapelle sans en remplir les charges. Gérard Cauvin laissa crier le cha[)itre, et continua sous la protection do révê(iuc à les percevoir bien exactement au profit du jeune chapelain.

l.a ture do Martevillo vint à vaquer. Gérard Cauvin la demanda pour son fils, auquel elle fut donnée, (]uoiqu'il n'eût reçu que la tonsure sim|}le.' Mais il n'exerça pas ses fonctions de curé, et conlinua à se livrer aux études qui faisaient le charme et le bonheur de sa vie. Son père, dont l'ambition croissait en pro[iortion du développement merveilleux de l'intelligence de son fils, résolut loul-àcoup de lui faire étudier le droit. L'enfant, qui jussju'alors n'avait en vue quo la prêtrise, quitta la théologie et alla s'asseoir sur les bancs de l'école à Orléans, où il eut pour maître le célèbre Pierre de l'Etoile, l'un des flambeaux de la jurisprudence

Dans la nouvelle carrière que l'ambition do son [lèro lui ouvrait, l'étudiant en droit fit de rapides progrès. Kn pou de temps et sans efi'orts, l'élève s'éleva à la taille des maîtres. «On no le tenait pas pour un écolier, dit Théodore de Cèzc, mais pour un des docteurs ordinaires de l'école : sa sagacité, sa pénétration d'esprit, faisaient l'admiration do ses maîtres, qui le chargeaient do les suppléer. Ils lui offrirent le grade do docteur, avam même qu'il eût accompli les formalités voulues par les coutumes académi(iues ; il refusa.»'^

A cette époque, lo célèbre juriste, Alciat, de Milan, illustrait l'académie de llourges. Calvin voulant profiler do ses leçons, quitta Orléans cl alla étudier aux pieds de ce grand maître; mais il trouva ù lîourges quelque chose do

' Dcsniny, p. ^5.

Dcze, llist. lie t;aUii). p. 10.

LIVr.E II.

mioux que la scionco du droit ol les leçons du savant Italien : il découvrit la vérité chrétienne qui devait l'aire de lui le réforma leur de la France et le jurisconsulte de SCS Eglises réformées.

Avant d'aller dans la capitale du Berry, Calvin n'était pas cnmplélcmcnt étranger au mou^•ement religieux de son époque, quoiqu'il s'en fût tenu éloigné, moins par prudence humaine que parce que son cœur ne s'était pas encore ouvert à la lumière de l'Evangile. Esprit calme et rén('flii, il ne devait pas entrer dans la grande arène par la même porte que Luther et Farel. Quand il se rendit à Bourges, il avait déjà reçu de salutaires impressions par les entreliens de Robert Olivetan, son parent, précurseur de l'Allemand Wolmar (]ui devait ôlre son père spirituel. Wolmar était profondément versé dans les antiquités grecques et latines; il était ce que l'on appelait alors un maître; ce maître faisait école, et réunissait autour de sa chaire une jeunesse ardente, studieuse, eurieuse surtout. Wolmar savait (juehiue chose de mieux que le grec et le latin, il connaissait la vérité chrétienne et en dépo-ait les précieux germes dans le cœur de ses élèves.

Les hommes du caractère de Calvin ne s'arrêtent pas à mi-chemin : une fois en marche, il faut qu'ils fassent toute la route. Le premier abus que l'étudiant découvrit dans son Eglise le conduisit logiquement à un second; celui-là à un troisième, et ainsi de suite; et Rome croula tout entière sous le libre examen de celte vigoureuse intelligenco. Après avoir détruit, il fallait édifier; l'élève d'Alcial ne pouvait se contenter des ruines qu'il avait faites. Il n'avait ni la grave futilité du curé do Meudon, ni la vanité d'Erasme. 11 cherchait pour lui, et non pour les autres, un rocher sur lequel il pût poser le pied. Heureusement ce rocher était près de lui; il le trouva dans la Bible. Il se tourna vers elle, et aperçut dans ses pages la colonne mystérieuse qui devait le conduire pendant les jours pénibles et glorieux de son pèlerinage. Jamais Colomb, à la recherche d'un nouveau monde, n'eut une plus grande ardeur que lui; il travaillait tant, que sa santé, naturellement délicate, en reçut de graves atteintes; mais il fut récompensé de ses

96 inSTOIRE DE LA FÉrOUMATION FRANÇAISE.

travaux : la vérité était au bout ; il ne la payait pas trop cher.'

Nous n'avons rien dit de la personne de Calvin : il était frêle et délicat, sans grande apparence; sa figure était longue et pâle; sur ses lèvres, le regard saisissait rarement un sourire; mais ses yeux brillaient du feu du génie; il avait, en un mot, la mâle beauté des grands hommes. Grave et austère, il n'avait rien de commun avec Luther, figure vivante, animée, joyeuse, parfois bouffonne, mais toujours grande. Sévère pour lui-même comme pour les autres, Calvin était la loi incarnée, tempérée par les rayons de la grâce : c'était un grand docteur debout sur le Sinaï, regardant le Calvaire. De là cette réputation de dureté et même de cruauté que ses adversaires lui ont faite, bien que cet homme austère no connût pour lui et pour les autres que l'étroit sentier du devoir. Il parut donc dur et cruel, et ne fut ni l'un ni l'autre. Son plus beau titre de gloire est sa soumission absolue de tous les jours et de toutes les heures à ce qu'il crut être la volonté divine.

Dieu donne, nous le savons, aux temps et aux événements les hommes qui leur conviennent. Si nous eussions eu à choisir entre Luther et Calvin, nous n'eussions pas hésité. Luther est si Français! 11 monte si résolument à l'assaut, il brûle avec tant d'intrépidité les bulles du pope ! Ses pamphlets contre Rome sont si mordants! et puis, ses délauts mêmes nous sont plus sympathiques que les qualités austères du chapelain de la Gésine. Eh bien! nous eussions mal choisi : Luther n'cfit pas plus été Luther en Fran( e que Calvin n'eût été Calvin en Allemagne. Dieu lait bien ce qu'il fait. Calvin était l'homm-e qu'il fallait aux Français, qui parlent toujours âo liberté et qui ont toujours besoin qu'on les gouverm^ La figure austère et sévère du réformateur leur imposa. Cet homme, qui ne riait jamais, au milieu d'un peuple qui rit de tout, voulut être obéi; il le fut trop peut-être : car il altéra le caractère national sur le(iuel il apposa le

' Bèze, llisl. de Calvin, d. 11.

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