‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 33 sur 149 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

de vn-ct-vient est trouvé, il ne s'agit plus que d'organiser le jeu intérieur do la mncliinc ; ce sera l'afl'airc ,du temps et de ceux qui mettront la main à l'œuvre.

Avec la justification par la foi, l'iiomme n'a pas besoin do l'homme: il va droit à Dieu, et Dieu pardonne direclernent, sans aucun intermédiaire. Or, dès que le pécheur sait et sent que son Sauveur l'a pardonné, qu'a-t-il hosoin du prêtre? — Que ferait-il de ses messes, de son ab.solulion et de ses sacrements ? Non-seulement il s'en passe ; mais il croirait outrager Dieu en s'en servant. Juste, c'est-à-djre tenu pour innocent, il vit de sa foi ; cela lui suffit ; puis quand le Saint-Esprit rend témoignante à son esprit ([u'il est enfant de Dieu, il n'a garde de recourir à l'absolution sacerdotale ; il n'en a pas besoin. Le [irètre peut être pour.lui un ami, un frère, ce que le pasteur est pour un prolestant, maisil n'est plus l'agent sans lequel le salut n'est pas possible. Dès lors, le prêtre cesse d'être prêtre; il est frustre du prix de sa messe ([ui est nulle, de son purgatoire qui est vide, de ses imiulgcnces qui ne sont que des assignats. Bref, la justification par la foi le prive do l'administration de ce salut que Dieu donne gratuitement, par amour, et que lui, prêtre, ni? donne qu'à beaux deniers comptants On comprend donc les cris de fureur que le clergé poussa la première lois que Luther jeta dans le monde ce mot magique, la juslilicalion ]mr la foi ; c'était toute une révolution qui changeait la face des choses et anéantissait ces bonnes œuiref, qui étaient la source la plus claire comme la plus féconde des revenus de l'Eglise. — Ecoutons Luther, si mal compris et surtout tant calomnié, quand il rejette les bonnes œuvre.i de la papauté.

Après avoirdit que la vraie foi en Christ, la foi virante, liroduit les bons sentiments et les bonnes actions, comme la cause produit l'effet, et que l'absence de bonnes œuvres prouve l'absence d'une foi vivante, le réformateur continue en ces termes :

« Le Christ est le modèle de cette charité qui doit nous animer. Nous devons faire du bien à notre prochain, comme Jésus-Christ nous en a fait, et si, à ce propos, vous me demandez de \ous spécifier ce bien à accomplir, et de vous dresser le catalogue complet des diverses bonnes

wuvres qu'il faut pratiquer, je vous répondrai qu'elles n'ont pas de dénominations particulières, pas plus que les bonnes œuvres que Jésus-Christ a accomplies pour notre salut. Gardez-vous de vouloir déterminer et limiter les bonnes œuvres, afin de pratiquer les unes et d'omettre les autres. Casl tout entier q\ic chacun se doit à son prochain. De même que Jésus-Christ n'a pas seulement prié ou jeûné pour toi, mais s'est dévoué tout entier pour ton salut, avec toutes ses œuvres, tous ses travaux, toutes ses soufTrances, sans aucune réserve; de sorte qu'il n'y a rien en lui qui ne soit à toi ou pour toi ; de même il no suffit pas que tu fasses l'aumftne ou (]ue tu pries pour ton prochain : ce n'est pas à telle œuvre partielle ou à telle autre, que la charité se borne; tu dois te rendre utile à ton prochain partout où il a besoin de toi, partout où tu le peux ; selon les circonstances, donner, prier, travailler, l'imposer des privations pour lui; l'instruire, l'exhorter, le redresser, le consoler, l'excuser, l'habiller, le nourrir, etc.; souffrir et môme mourir pour lui.

» Mais, dis-moi, où y a-l-il maintenant de pareilles œuvres dans la chrétienté?

» Ah! plût à Dieu, qu'en traitant ce sujet ma voix fût comme le tonnerre, afin que, retentissant dans le monde entier, elle pût ou arracher du cœur, de la bouche, des oreilles et des lèvres de tous les hommes le mot ôonnps œ?tfm, ou leur en donner une explication véritable! Le monde entier parle et s'occupe de bonnes œuvres. C'est le sujet de toutes les prédications; tous les couvents, toutes les abbayes, tous les hommes vantent leurs bonnes œuvres, et cependant \Qsvérilables bonnesœuvres ne se font nulle part. Que dis-je? personne ne sait ce que c'est. Plût à Dieu! que toutes les chaires d'église de cette sorte fussent au feu et réduites en poudre! Comme on égare le peuple sur le mot bonnes œuvres !

» Qu'entendent-ils par bonnef; œuvres ? Des prati(]ues que Dieu n'a point commandées, telles qu'aller en pèlerinage, jeûner en l'honneur des saints, bâtir des chapelles, les orner d'or et d'argent, fonder des messes et des vigiles, dire des rosaires, passer son temps à réciter et à psalmodier du latin à l'église, se faire moine ou religieuse, se distinguer des autres gens par la nourriture, par les

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vêtements, par les habitations et tant d'autres inventions humaines. C'est là ce que, sous le régime du pape, on appelle bonnes œuvres. Mais si tu as des oreilles qui puissent entendre, un cœur qui ait de l'intelligenco , apprends, je te supplie, quelles sont les vraies bonnr^ œuvres.

» Une action mérite d'être appelée bonne quand clh est utile à quelqu'un, quand elle fait du bien à quelqu'un... Ecoute comment le Christ explique les bonnes œuvres. Tout ce que tous toukz, qu'on vous fasse, faites-le flîfx aîirm... Ce n'est pas aux saints du paradis que tu dois faire du bien, ils n'ont besoin ni de ton or ni de ton argent. Ce n'est point à des statues de bois et de pierre, mais à ton prochain, l'cntonds-tu, à ton prochain, que tu

dois faire ce que lu voudrais qu'on te fit Chacun doit

vivre, soutTrir, et au besoin donner même sa vie pour être utile aux autres. C'est ainsi que le mari doit être dévoué à sa femme, la femme à son mari, les parents à leurs enfants, les enfants à leurs parents, les serviteurs à leurs maîtres, les maîtres à leurs serviteurs, les autorités à leurs sujets, les sujets à leurs autorités; en un mot, que chacun soit prêt à se sacrifier pour le bien des autres, même de ses ennemis. L'un doit être la main, la bouche, les yeux, les pieds, quedis-je V l'âme et le cœur de l'autre. Ce sont là les œuvres vraiment chrétiennes, vraiment utiles, vraiment bonnes, les œuvres qui doivent être pratiquées sans cesse, partout, envers toutes sortes de personnes.,»'

Revenons au jeune Calvin; il ne dut qu'à Tintervention de Marguerite de Valois d'échapper à l'orage qui grondait sur sa tête : il se tint caché pendant quelque temps, sans doute par le conseil de celle princesse, et, selon toutes les apparences (si nous devons en croire Casan dans sa Statistique de l'arrondissement de Mantes); le château du seigneur d'Hazcville fut, durant plusieurs semaines, sa

' Méditation 3ur l'Evangile du premier dimanche de l'aveiit (en cllemand: Lullier's Kirchenpostille, 2" mori:«au).

102 IlISTOIiili; DE L.V RF.FOUM\TION rRANÇAISE.

AVarlbOLirg; il le quitta en fugitif et se rendit à Aiigoulêmc, près do Louis du Tillet, chanoine de cette ville, alors vivement attiré vers les idées qui, à celle époque, volaient de clocher en clocher et donnaient au clergé et aux moines de mortelles alarmes.

La maison du bon chanoine fut le lieu de refuge du proscrit. Lh, loin de tout bruit, et cachant son nom sous celui do Charles d'Espeville, il se livra à ?on goût pour l'étude, et mil à profit les trois ou quatre mille volumes do h l>ibliothcque do son hôle. Rien ne venait le distraire dans sa chère solitude. Il ne voyait <|ue (juelques ecclésiastiques, entre autres Anloiiii; Cliaillou, prieur do Bouleville, et l'abbé de Saint-Etienne de Bassac, qui puisaient dans ses entretiens, nourrisd' une vraie science thénlogiquo, les premiers éléments do la vérité chrétienne. Us étaient émerveillés do trouver dans un homme aussi jeune tant de connaissances alliées à tant d(^ gravité. Partout oh l'élève do Wolmar paraissait, il était le premier. Le génie n'a [)oint d'âge; il est sans ancêtres, comme il est sans postérité.

C'est dans la bibliothèque du bon chanoine que Calvin conçut la première idée de son Imiliiiilinn chrétienne. C'est là, dit Florimond do Remond, qu'il ourdit [iremièrement, pour surprendre la chrétienté, la toile do son Institution chrétienne, œnwQ capitale, qu'on peut appeler l'Alcoran, ou plutôt, le Talmud do l'hérésie. '

Calvin no demeura pas toujours à Angoulêmc. A dcu.t reprises il quitta cotte ville : il désirait surtout voir Lefèvre, et s'instruire aux pieds do ce pieux vieillard qui, après tant do tracasseries et de persécutions, avait trouvé un asile à la petite; cour de Nérac, alors l'une des villes do rïfugo des luthériens; il y achevait en paix sa longue carrière. L'arrivée de Calvin le remplit do joie et d'espérance. En entendant co jeune étudiant s'exprimer sur rélat des choses avec tant do simplicité et de profondeur, il devina en lui l'être providentiel ([ue Dieu réservait à

' Flor., livre ni, page 883.

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