LIVRE II
dans le monde pour le réveiller, plus l'esprit des ténèbres agit pour arrêter la vérité dans son essor. Au moment donc où la lumière jaillissait du fond de la tombe rouverte du Christ, pour éclairer la France, un homme, dont Icnom se rattache bien tristement à celuideCalvin.Servet, troublait les Eglises naissantes par ses attaques hardies conlreles dogmes fondamentaux du christianisme. Dèsque Calvin apprit l'arrivée du médecin espagnol à Paris, il résolut le combattre avec la seule arme dont il disposait, la Bible. (Plût à Dieu qu'il ne se fût jamais servi que de celle-là ! ) Il alla donc trouver l'incrédule et lui proposa une discussion publique devant les fidèles, avec l'engagement de lui prouver ses erreurs par les Ecritures. Servet accepta la conférence publique qui devait avoir lieu dans une maison de la rue Saint-Antoine. — Calvin fut exact au rendez-vous; il attendit longtemps son adversaire qui ne vint pas. ' Ce fut un grand malheur. Si le médecin espagnol eût osé affronter la parole de Calvin, leur entretien eût peut-être établi entre eux des relations personnelles qui auraient arraché l'hérétique à ses fatales erreurs, et lui eussent épargné une fin douloureuse pour lui et humiliante pour le réformateur. Ici encore il faut se courber et adorer sans les comprendre les voies de la Providence, qui ont toujours une sagesse à laquelle la nôtre ne peut s'élever.
Après s'être arrêté quelques jours à Paris, Calvin retourna à Angoulême, oh nous le trouvons auprès de son ami le chanoine du Tillot, au moment oh les persécutions contre les luthériens devenaient de jour en jour plus vives et plus fréquentes. Fidèle au commandement du Sauveur, qui ordonne à ses disciples de fuir le lieu où l'on persécute , Calvin résolut de quitter la France et d'aller demander à une terre étrangère des heures do repos et de tranquillité, pendant lesquelles il mettrait sa plume au service des vérités de l'Evangile contre les erreurs de la papauté.
Louis du Tillet, émerveillé de toutes les nouvelles qui lui arrivaient de Suisse et d'Allemagne, voulut accompagner son ami, afin de juger par lui-même de ce niou-
' Bcze, Hist. de Calvin, p. 18.
v(;mcnl prodigieux qui, à la voix d'un simpio moine, cmporluit l'Europe vers un monde nouveau. Calvin pnrlit doue ncM-ompagné du clianoino. Ce dernier voulut s'arrèler à Poitiers, dans le double but do voir le recteur do l'université, Clinrles le Sage, son compatriote ' et do visiter, dans l'intércldc ses travaux théologiques, la bibliotlièiiue de cette ville alors l'une des plus riches de France. ' L'arrivée à l'oiticrs de l'élève do Wolmar excita une grande sensation parmi tous les lettrés et les érudits qui avaient souvent entendu parler de lui. François Fouquet, prieur des Trois-Moutiers, lui donna dans sa maison une fraternelle hospitalité.
A l'oiliers, comme dans toutes les villes oh la renaissance faisait sentir sa salutaire influence, le mouvement des esprits était grand. Chacun voulait, malgré les ana- Ihèmes de Rome, connaître les points controversés, et faisait ainsi du libre examen. La présence do Calvin, qu'on savait versé dans toutes ces questions brûlantes, fut un excitant pour tous ces Iiommes chez lesquels le doute pour les traditions papales ouvrait l'esprit à do nouvelles recherches. Circonspect par nature, Calvin n'eut pas au premier abord cette ouverture do cœur qui captivait et entraînait chez Luther. Jl parla donc avec réserve, faisant seulement entrevoir les erreurs de Rome. Mais droit cl fidèle à ses convictions, et unissant à un haut degré la prudence du serpent à la siriplicité de la colombe, il parla plus ouvertement quand, il crut devoir le faire, initiant peu à peu ses dis(;iples à ce qui faisait la joie et le bonheur do sa vin. Un jour, il fut très-explicite avec eux: il les conduisit dans les grottes d(ï Saint-Benoit et de Croutelles; - là il leur dit toute sa pensée, leur montra les écrits qu'il avait com[iosés, et leur donna des copies de prières écrites de sa main. A mesure que le maître se sentait en plus grande communion avec ses disciples, il devenait plus confiant, plus hardi, plus sympathique. 11 se jetait à genoux dans la grotte de Sain'-13enoît et les invitait à prier avec lui, ce qu'il faisait, dit Floriniond de Remonil, avec beaucoup de \éhénu!nce.
' Flor., liv. VM, p. S91.
' Celle grolle porle encore aujoiu-d'liui la aoiu de grolle do C ih lu.
i.ivuE n.
Co ne fut pas sonlomenlau sein dos nK^mbres tie l'univcrsilé que le mouvement religieux se manifesta : ce fut encore parmi les personnes étiangères h ce corps. L'histoire nous a conservé le nom do l'une d'elUvs, celui do "Renier, lieutenant-général au siège de Poitiers. La demeure de ce haut personnage, attiré vers les vérités évangéliqucs, devint le rendez-vous de ceux qui étaient désiireux de s'instruire dans les vérités du salut. Là, dans cette maison Calvin traita pour la iircmicre fois la question de la sainte Cène. Pans la crainte d'être découvert par le clergé, il tint []lus tard ses réunions soit dans les grottes do Saint-Benoît et de Croutelles, soitdansd'aulres lieux cachés et solitaires. La prudence lo lui commandait. La thèse qu'il soutenait présentait de grandes dillicultés ; car le dogme d(î la i)réscnce réelle élait tellement enraciné dans les esjirits, qu'aux yeux mûmes des mieux disposés, l'opinion do l'élève de Wolniar paraissait un blasphème. Ce ne fut donc pas à la légère que les disciplas du Jeune réformnlenr reçurent ses enseignements; ils résistèrent longtemps, parce que la grande idole papale avait de profondes racines dans ieur cœur, i-l (ju'au moment oh leur maître leur disait : la messe est une ido- Ifilrie, ils la regardaient comme te dogme capital do rKglisc, celui que tous les chrétiens, sans exception, devaient recevoir. Us no savaient pas, dans leur ignorance, que le dogme de la transsubstantiation est une nouveauté que l'antiquité chrétienne n'a jamais connue, et que Rome n'avait ini[iosée à ses fidèles qu'en faisant couler des flots de sang. Leur résistance n'avait donc l ien que de très-natureL tout autre que lo réformaleiir eût reculé devant la rude tâche qu'il s'était im|)osée. Mais ce jeune homme avait une persévérance qui puisait sa force dans la profondeur de ses convictions. Les obstacles [)0uvaîent l'irrilcr, l'aigrir même; l'anêter, jamais.
Charles le Sage, éclairé sur les principales erreurs do son Eglise, ne pouvait suivre le réformateur dans la voie où celui-ci voulait l'entraîner; il prononça même le mot de blasphème. Ce mot était à peine sorti de ses lèvres, que Calvin le regarda avec des yeux perçants : « Ma messe, lui dit-il, la voilà; » et il lui montra sa Bible ouverte. Puis, dans un beau m.ouvement de p'iélé et do foi vivante,
lus HISTOIRE DE L\ lUÎFORMATION FRANÇAISE.
il leva ses regards vers le ciel. « Seigneur, s'écria-t-11, avec l'accent de la plus profonde conviction, si au jour du jugement je me repens de ce que je n'ai esté à la messe, et que je l'ai quittée, je dirai avec raison : Seigneur, tu ne me l'as pas commandé. Voilà la loi, voilà l'Escriture, qui est la règle que tu m'as donnée, dans laquelle je n'ai pu trouver un autre sacrifice que ccluy qui fut immolé à l'autel de la croix. »'
Un jour, une scène bien touchante se passa dans l'une de ces retraites solitaires, où les fidèles de Poitiers, loin du bruit du monde et des regards inquisiteurs du clergé, se réunissaient. Sur un fragment de roche, on distinguait du pain rompu et un calice. Autour de cette roche qui servait d'autel, des hommes unis par les liens d'une foi commune célébraient la sainte Cène suivant l'institution du Sauveur, et faisaient, dans tout le sens spirituel de ce mot, la douce expérience que la chair du Christ est un aliment et son sang un breuvage. C'est ainsi que malgré les arrêts de mort de Rome, quelques fidèles reprenaient le calice que l'orgueil sacerdotal avait ravi à l'Eglise, et inauguraient le règne de la liberté religieuse.
Quel que fût le mystère dont les fidèles s'entouraient, il ne leur fut pas possible de dérober au clergé le secret de leurs assemblées. Sur les conseils do François Fouquet, Calvin quitta Poitiers et alla à Orléans où il composa un écrit intitulé : Psycopanychia, pour combattre l'opinion de ceux qui prétendent que les âmes en sortant du corps tombent dans un sommeil dont le réveil n'aura lieu qu'au jour de la résurrection.
Après un court séjour dans cette ville, le réformateur et son ami du Tillet, montés chacun sur un cheval, et accompagnés de deux domestiques, prirent le chemin de la Lorraine, dans le dessein do se rendre en Suisse. Pendant leur trajet, ils furent volés par l'un de leurs guides, et ce ne fut pas sans peine qu'ils arrivèrent à Bâie.
Rien ne faisait présager encore à Calvin qu'il serait l'homme de la lutte: il ne le désirait ni ne le souhaitait. Ce qu'il lui fallait, c'était le silence du cabinet, le
1 Flor., liv. vil, ch. xiv, p. 90G.