LIVRE II
Un homme, Médicis, imposait son nom à son siècle, et l'Italie complétait son dictionnaire des grands hommes, quand nous en étions à peine à la première lettre du nôtre. Aussi, est-ce avec un sentiment profond de res pect et de douleur que nous soulevons le voile funèbre sous lequel dort cette noble contrée. Elle n'est plus : comme la Rome des temps antiques, il faut la chercher dans ses tombes. Qu'elle était belle, quand Savonarola prêchait la Réforme à Florence, et se faisait le précurseur de Jean Hus et de Luther! Qu'elle était belle, quand, résistant au pouvoir papal, elle revendiquait contre lui les droits sacrés de la pensée, et donnait au monde le vieux Galilée et le jeune Pic de la Mirandole ! Qu'elle était fière, lorsque son Dante écrivait sa Divine Comédie, et que son austère Michel-Ange créait son Jugement dernier ! Elle était, il est vrai, demi-païenne ; mais aussi on lui avait si mal appris la religion du Cruciflé! Ce qu'elle en savait cependant, elle ne le mettait pas sous le boisseau ; et seule, quand la terre faisait silence devant la tiare, elle protestait par la voix de ses hommes d'élite. Savonarola, Dante, Pétrarque, Galilée, Manlouan, Michel-Ange, furent les protestants de leur époque. Mais la lutte était trop inégale: incompris de leur siècle, ils périrent à la tâche, semblables à ces oiseaux voyageurs qui, détachés du gros de la troupe, devancent de quelques jours l'heure de son passage, et dont quelques-uns, blessés mortellement à l'aile parla flèche du chasseur à l'affût, tournoient sur eux-mêmes et tombent avant d'avoir atteint le rivage où leur instinct les conduisait. Oh! il y a quelque chose qui impressionne et captive dans ces hommes de cœur qui se donnent la main de siècle en siècle, afin qu'il n'y ait pas d'interrègne dans la royauté delà pensée. Salut, ombres chères et augustes! salut, nobles exilés! vous avez vécu sur un sol stérile, vous l'avez arrosé de vos sueurs ; semeurs infatigables, vous n'avez pas eu la douceur de la moisson, et cependant vous n'avez pas désespéré du Christ. Vous l'avez annoncé, prêché, et pendant que tout un monde se courbait sous le poids d'une autorité usurpée, seuls, vous avez levé la tête. Salut à vous aussi, obscurs travailleurs de la grande armée, solitaires cachés et perdus dans le silence de vos
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monaslères; vous aussi vous travaillâtes à votre manièro et au milieu de la corruption qui débordait, votre cœur pieux et temire fut le sanctuaire où Jésus, chassé de partout, trouvait un asile- Oh ! qui sait tout ce que vos prières nous valent !... Vous ne parûtes pas dans la lutte; vous vîntes et disparûtes sans bruit. Nul no vous vit, nul ne fit attention à vous ; et cependant c'était votro vie qui éditait cette Imitation de Jésus-Clirist, dont Dieu a voulu que l'auteur fût inconnu, afin que ce livre fût celui de toutes les âmes pieuses et tendres (]ui, dans ces temps de profonde corruption, ne fléchissaient pas lo genou devant Baal, et no marchaient pas avec la multitude.
Comme l'on voit tout-à-coup une île verdoyante sortir du fond des mers, telle on vit apparaître, aux jours de la Réforme, la petite cour do Ferrare, où Renée, fille do Louis XII, accueillait, comme en un port de refuge, ces hommes de science et de talent que la Sorbonno menaçait de ses bûchers. Là, loin des atteintes des Gérontes do la pensée, l'Evangile poussait des rameaux fertiles et verdoyants. Renée, à l'exemple de Marguerite de Valois, avait adopte les idées nouvelles, et faisait prêcher l'Evangile à sa cour. De là elle avait l'œil ouvert sur le réveil religieux de la Franco et de l'Allemagne, et voyait, dans le mouvement révolutionnaire do Wiltembcrg, le flot régénérateur qui devait rendre à l'Eglise la piété des anciens jours. Quand Calvin, fuyant la persécution, arriva à Ferrare, il y fut accueilli avec une grande distinction. Le jeune savant solda la noble hospitalité do la duchesse en l'afl'crmissant dans la foi évangéliiiue. Nul hommo n'était plus capable que lui de détruire l'erreur et d'établir la vérité. Sa science profonde, sa gravité qui no so démentait jamais, le sérieux qu'il mettait dans tous ses actes, sa jeunesse même, tout faisait do Calvin l'un do ces hommes dont les siècles sont avares, et qui apparaissent de loin en loin comme des colonnes dans un désert dont elles sont les phares.
Ce qui caractérise les réformateurs, c'est qu'ils n'oublièrent jamais un moment la noble et rude tâche quo Dieu leur avait confiée. Ecrivains quand ils n'étaient pas missionnaires, missionnaires quand i)^ n'étaient pa§
tIVR£ H.
écrivains, ils no pensaient qu'à gagner des âmes à l'Evnngile; ils perlaient toujours avec eux la lumière do Christ, et partout le Seigneur grossissait les rangs de la Béforine, ici d'un simple cardeur de Jaiae, là d'un genliJhommc. C'est à Ferrare que madame do Soubise, an« clenne gouvernante de Renée de France, entendit Calvin et laissa les erreurs de Jîomo pour les yérilés de l'Evangile; elle ne fut pas seule à recevoir Içi bonne nouvelle du salut. Anne do ParUienay, célèbre par ses rares et nombreuses connaissances, suivit madame de Soubise dans la voie chrétienne que Calvin lui avait ouverte Exilé, le réformateur devint un véritable missionnaire. Quoiqu'il se cachât sous le nom de Charles d'Espeville, il évtilla les soupçons de l'inquisition, contre laquelle la ^uchessc de Ferrare ne fut pas assez puissante pour Julter. 11 fut donc forcé de renoncer aux douceurs de cette vie studieuse et paisible, qui lui était si chère, et d'aller chercher ailleurs le repos qui le fuyait. Ce ne fut qu'à travers mille périls, et en suivant à travers les Alpes des sentiers abandonnés, qu'il atteignit Aoste, où il prêcha avec autant d'autorité que de succès. Parti de France eu j:ugitif , il y rentra en fugitif.
51. Henri, de Berlin, le consciencieux biographe du réformateur, regrette que Calvin n'ait pu demeurer plus longtemps en Italie. Il y ajjrait pris, dit-il, le goût ^e.s arts qui lui auraient donné le sentiment du beau qui Tui manque.
Esl-ce bien regrettable? Nous ne le pensons pas... Nous ne disons pas cela pour dénierà l'art le côlé par lequel il est une véritable émanation de Dieu; mais Calvip, artiste, poète; Calvin, occupé de porches, d'églises ou de clochers; Calvin, occupé à naéditer sur une toile ou sur un marbre; Calvin, occupé à arrondir une période, cCHt)^ été le Calvin réformateur, organisateur? eùt-il eu cette main vigoureuse qui faisait tout ployer sous la règle? H eût été sans doute plus brillant. Eùl-il été plus utile? — Et la langue française, qui lui doit tant, lui devrait-elle plus? Nous eq doutons. C'était le moment de fondre et non de ciseler.
' Crollet, Hist. de l'Egli.^e de Pons.— Fier., liv. vu, p. SSô el 'J( S.
120 UISTOIRE DE LA RÉFORMÀ'iiON FRANÇAISE.
C'est alors que Calvin, fuyant la persécution, se rendit à Genève dans le dessein d'aller de là à Strasbourg. Rien alors ne lui faisait pressentir qu'il serait appelé au rôle de réformateur. Humble et maladif, il ne voyait pour lui d'autre champ de bataille qu'un cabinet, d'autre armé qu'une plume. Telles étaient ses dispositions, quand un homme, son aîné par les années et par les combats qu'il a livrés à la papauté, se présente devant lui. Cet homme, c'est le disciple du doux Lefèvre, le bouillant Farel, qui vient d'enlever de vive force Genève à Pierre de la Baume, son évêque. La Réforme triomphe dans la capitale du Léman : les couvents sont déserts, les prêtresont pris la fuite. Cependant Farel n'est pas enivré de sa victoire, car pour lui c'est n'avoir rien fait si, après avoir soustrait Genève au joug papal, il ne la soumet pas au joug du Christ. Le réformateur a d'un regard mesuré toute la tâche que sa victoire lui impose; or cette tâche est immense, elle l'effraie. Mais au moment où il perd courage. Dieu lui envoie un secours inattendu. Poussé par le vent de la persécution, le jeune et déjà célèbre auteur de V Inslitulion chrétienne vient d'arriver à Genève. — « C'est Dieu qui t'envoie ici, lui crie Farel en l'abordant. Regarde, les moissons sont blanches, mais les moissonneurs manquent. »
Calvin résiste. « Je suis, répondit-il à Farel, un homme de cabinet, inhabile à la prédication et aux luttes; ce n'est pas à Genève, niais à Strasbourg que je veux me fixer. »
Alors Farel, par une de ces inspirations subites avec lesquelles il électrisait les masses, saisit, de ses mains fébriles et brûlantes, les mains du jeune homme, et d'une voix tonnante, lui dit : « Tu me refuses, parce que tu 1 aimes trop tes études; mais moi je te déclare au nom du , Dieu vivant que si tu ne partages pas le saint ministère dans lequel je suis engagé, le Seigneur maudira le repos que tu cherches et que tu prélères au service de Jésus- Christ. »
Ces paroles firent une impression profonde sur le cœur