LIVRE
du jeune homme; il dit : « Je resterai. » Ce mot décida du sort de Genève.'
XXÎII.
La place que Farel occupe dans l'histoire de la Réformation française est si grande que sa vie lui appartient tout entière. Avant donc de raconter comment Genève secoua lejoug du pape, il est nécessaire de dire par quel concours de circonstances le fugitif de Meaux était devenu l'hôte de la vieille cité du Léman.
Après un court séjour à Meaux, Farel, dévoré du besoin de faire connaître à sa famille et à ses compatriotes cette vérité chrétienne qui faisait le bonheur et le charme de sa vie, quitta son maître Lefèvre et partit pour les lieux où s'était écoulée sa première enfance. Il y fut mal accueilli. En effet, il parlait aux Gapois un langage inconnu; pas assez cependant pour n'être pas compris des prêtres, qui devinèrent dans leur compatriote un luthérien des plus dangereux. Farel se raidit contre les obstacles, et prêcha avec énergie contre les erreurs dominantes. Ses discours troublèrent toute la ville, mais ne la détachèrent pas du culte romain. Trop ignorante pour saluer dans Farel un messager de Dieu, elle chassa de ses murs l'homme de courage qui eût donné sa vie pour la ramener à la foi de l'Eglise primitive. Farel, toutefois, ne prêcha pas en vain : quelques personnes, et parmi elles ses frèresel le jeune A ne mont de Coct, qui devint son compagnon d'oeuvre, et dont Luther admirait la science, la bonté et la piété, reçurent dans leur cœur la précieuse semence de l'Evangile.^
Expulsé de Gap, Farel retourna à Meaux. Au moment où il arriva, le ciel si pur etsi serein de l'Eglise naissante s'obscurcissait : la Sorbonne menaçait; Briçonnet tremblait. On connaît le reste. Le disciple de Lefèvre quitta Meaux, passa quelques jours à Paris, se rendit, ou plutôt s'enfuit à Bàle, où nous le trouvons en 1523. Là il se présenta hardiment devant le conseil, et lui demanda la
' Calvin, préface du Commentaire snr les Psaumes. 2 Voir note xi.
permission de soutenir publiquement des thèses, comme c'était l'usage h cette époque.
Le conseil accéda à la demande du jeune Français. Mais le grand vicaire et le recteur de l'université s'y opposèrent; ils défendirent môme, sous peine d'excommunication, à qui que ce fût, d'accepter le défi.
Au moment où Farel arriva à Baie, le pouvoir civil était en lutte avec le pouvoir ecclésiastique : ils se jalousaient, veillant chacun soigneusement à ce que l'un • n'empiétât pas sur les droits de l'autre. Cet antagonisme fut, à Bàle et dans plusieurs autres villes delà Suisse, l'une des principales causes de la Réformation.
Le conseil vit dans le refus du grand vicaire un attentat contre son autorité; il se trompait. L'esprit de parti se trompe si souvent et si volontiers! Le conseil, irrité, usfi de représailles : il ordonna à tous les théologiens, curé? et étudiants, d'assister à la dispute. Le moyen qu'il eut do les y contraindre est ossez curieux : « les récalcitrants n'auront pas l'usage des fours et des moulins, les abords des marchés leur seront interdits. «C'était les prendre par la famine.
La dispute eut lieu lo 15 février 1524- Les thèses de Farel étaient toutes dirigées contre les enseignernenls de l'Fglise romaine. Conseillé sans doute par le doux et sage OEcolampode, il les écrivit avec une grande niodcratioii. La soutenance eut lieu en latin ; do l'aveu de tous, elle fut brillante. Lo disciple de Lelèvre fit triompher ses principes; il discutait en latin, OEcolampade traduisait en allemand. Parmi les auditeursde Farel se trouvait un cordelicr ronomtné par la pureté de ses mœurs. Dans la hiérarchie ecclésiastique, il occupait un rang élevé ( il était gardien des moines do son ordre); versé dans la langue hébraïque, qu'il avait apprise sans maître, il jouissait, parmi les savants, d'une réputation péniblementacquise, mais justement méritée. Ce religieux, alors âgé de quarante-cinq ans, écoutait avec avidité Farel. Les paroles profondément senties du réformateur pénétraient dans son cœur comme la pointe d'une épce aiguë; ses yeux s'ouvrirent, il comprit. Ce cordelier, c'était lo célèbre Conrad Pellican, qui devint l'un des disciples les plus dévoués et les plus utiles de Zwiugle.