‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 42 sur 149 · LIVRE H · texte numérisé non relu

LIVRE H

Cette luUo fit du bruit et attira sur Farel l'attention publique. Plus et mieux qu'un autre, il avait en lui tout ce qui frappe et étonne dans un homme. Esprit éminemment français, il faisait, par ses discours vifs et véhéments, une impression qui eût été passagère sur des esprits aussi réfléchis que les Bàlois, si Farel, à côté de la véhémence do la parole et îles gestes, n'eût pas eu uno science réelle, uno logique puissanteet serrée, et surtout un cœur hnnnête et droit. Le cœur est presiiuo toujours gagné par le cœur.

Pendant que Farel se dépensait au service de .sa cause, Erasme, de Rotterdam, retiré dans ce moment à Bàlo auprî}.s de son ami, le célèbre imprimeur Froben, était importuné du bruit que fai.sait le gentilhomme dauphinois» Triste, mais toujours avide de renommée, le célèbre écrivain no voulait pas survivre à .sa gloire éclipsée par celle de Luther, sous la grande voix duquel sa voix si longtemps écoutée commençait à se perdre. Il faisait donc des cfTorts inouïs pour que le monde, dont il avait été l'idole pendant tant d'années, ne l'oubliât pas. Mais le monde ne tournait déjà plus les yeux vers ce soleil couchant, (jui disparaissait dans un nuage du soir. Un autre astre arrêtait les regards, c'était celui du moine saxon. Ici-bas cliai[uo chose a son heure, comme chaquo homme a la sienne : la sagesse le sait toujours, la vanité rarement.

Erasme ne pouvait pas être plus sympathique à Faroî que Farel à Erasme; ils ne se ressemblaient en rien. Ce que l'un appelait zèle, l'autre l'appelait fanatisme; co qui pour le premier était lâcheté, pour le second était prudence. Les antipodes ne sont pas plus opposés que ne l'étaient ces deux hommes. Farel, qui ne mesurait pas toujours ses paroles, ne cachait pas le mépris que lui inspirait le caractère d'Erasme: c'est un Balaam, disait-il ironi(|uement, c'est un fils de Behor.

Les propos trop peu charitables du gentilhomme dauphinois, répétés et grossis par la médisance, parvenaient à Erasme : ils le blessaient d'autant plus profondément

qu'il était accoutumé aux adulations des princes et des lettrés. Moins vaniteux et plus sérieux, il eût profité des attaques do Farel. Au lieu de lui répondre comme il le fit, il se fût replié sur lui-même. Mais la vanité blessée ne raisonne pas : vapeur alcoolique, elle étourdit les meilleures têtes. Elle troubla celle du vieux savant de Rotterdam, qui s'emporta contre son adversaire.

Ce qui irrita le plus Erasme, ce fut un compte malveillant qui fut rendu d'une dispute théologique qu'il avait eue avec Farel. Ses lettres, datées de cette époque, sont pleines d'exaspération : haine, mépris, insulte, il déverse tout sur le réformateur, qu'il appelle par ironie Phallicus. Dans une lettre datée de Besançon (1524), il écrit ces mots marqués au coin de la colère : « Je n'ai jamais rien vu de plus menteur, de plus virulent, de plus séditieux que lui (Farel). » Le savant de Rotterdam ne pouvait pas plus s'élever à la hauteur d'âme de Farel, que Farel ne pouvait descendre au niveau de la prudence d'Erasme. Ces deux hommes ne pouvaient se comprendre : Erasme devait haïr Farel, Farel mépriser Erasme.

Bâle n'avait pas encore rompu avec Rome. Le clergé, quoique son pouvoir lût compromis, fut cependant assez puissant pour en faire expulser Farel. Erasme ne fut pas étranger à cette mesure : il dut donc être content, quand il fut délivré de la présence d'un homme qui, tenant la science pour rien et la foi pour tout, ne cachait pas le mépris qu'il lui inspirait. Farel quitta Bàleet se rendit à Strasbourg, devenu l'un des quartiers généraux de la Réforme.

De Strasbourg, Farel alla dans la principauté de Montbéliard. 11 y arriva au mois de juin 1524, accompagné de Jean du Menil, de Paris, de Guillaume du Moulin, et peut-être aussi d'Anemont de Coct.' En arrivant sur ce nouveau champ de travail, Farel trouva leduc Ulrich bien disposé à le seconder. Cependant, à côté de cet aide que Dieu lui donnait, le réformateur rencontra des obstacles

' Note XII.

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