LIVRE II
sans nombre. Mais ce Murât de la Réforme, déterminé à emporter la place d'assaut, se mit, nous ne dirons pas courageusement, mais impétueusement à l'œuvre. Véritable tribun, il souleva les masses contre les superstitions papales. Le flambeau de la Parole de Dieu dans les mains, il montra au peuple que l'Eglise avait fait fausse route, et signala l'avarice du clergé dans le déluge des nouveaux dogmes sous lesquels il avait submergé l'Eglise. 11 attaqua, invectiva, outragea. Dans son ardeur, il dépassa les bornes du zèle que Dieu demande à ses serviteurs les plus dévoués. Nouveau Polyeucte, il se servit du marteau et frappa au front les idoles do la papauté. Les prêtres, étonnés de tant d'audace, tremblèrent et ne cédèrent cependant que pied à pied le terrain au réformateur.
Le bruit que faisait Farel se répandit au loin ; ses amis prirent peur : ils craignirent qu'il n'allât trop loin; ils voulurent le modérer, mais autant vaudrait tenter d'arrêter le torrent qui, en mugissant, se précipite du sommet d'une montagne. Us ont raison sans doute : le zèle de Farel est trop amer; il ne compte pas assez avec des habitudes qui ont pour elles le baptême des siècles. Mais ils oublient que le Farel dont ils se font un idéal, le Farel qui devrait à la foi de Paul joindre la sagesse de Jacques, est un être impossible. Dans leur prudence demi-mondaine et demi-chrétienne, ils ne voient pas encore que l'Eglise romaine était alors une forêt impénétrable à tout autre qu'à de hardis sapeurs. Qu'eût fait le doux OEcolampade qui écrivait à Farel : « Autant tu es enclin à la violence, autant tu dois t'exercer à la douceur, et briser par la modestie de la colombe le cœur élevé du lion. Les hommes veulent être conduits et non violentés. Songeons seulement aux moyens de gagner les âmes à Christ, et de quelle manière nous-mêmes voudrions être enseignés, si nous étions encore retenus dans les ténèbres de la captivité de l'Antéchrist. Fais en sorte que l'image de Christ resplendisse dans ta vie comme dans ton enseignement; car aussi je suis assuré que tu voudras être un médecin, non un bourreau.»' Il n'eût rien fait. L'imprudent Farel fit tout. Montbéliard reçut l'Evangile, et, après Dieu, c'est
' Zwingl. cum OEcolampade, Epist., lib. iv, 1536, pag. 198.
l'ai HISTOIRE DE LA RIÎFOUMATION FRANÇAISE.
à lui que cette belle priocipauféjoil J'inappréciablo bieifr fait d'elre revenue on grande parlio 34 culfe de l'Eglisfi apostolique.
Expulsé de Montbcliard sur les dénonciations do ses ennemis, Farel retourna à Strasbourg; mais ea quiltapt son champ de travail, il put se convaincre que ce n'étais pas en vain qu'il y avait jeté la semence évangélique. Il laissa à Toussaint, l'un de ses disciples, le soin de continuer son œuvre et d'édifier l'Eglise dpnt ij avait jeté les premiers fondements. La vie du gentilhomme dauphinois est celle d'un apôtre : chassé d'un lieu, il va dans un autre : chacune de ses persécutions est la vie d'unoEglise nouvelle. Rome fait une œuvre qui la trompe : en proscrivant Farci, elle le multiplie.
A Strasbourg, le réformateur rencontra soi) maître, Lefèyro d'Etoples, qui s'y était réfugié. On pe sait rien du second séjour de Farci dans cette ville hospitalière, qu'il quitta brusquement au mois d'octobre f526. Il traversa l'Alsace, visita les prédicateurs de Mulhouse, fit une courte apparition à Monlbéliard, gagna NeuchàteJ, d'où il fut expulsé dès qu'il eut été reconnu sous J.e cpslupje de prêtre, qu'il avait pris pour sp faire écouter plus faciiemcnt. 1! gagna Berne, d'oii Haller l'envoya prècUer la Réforme à Aigle, le seul pays de la Suisse française qui dépendît entièrement des Dernois.
Dans ce moment, Berne était dans une grande agitation : deux partis y étaient ep présence. Op no savajjt do quel côté pencherait la balance. Une grande dispulo théologique qui eut lieu au mois do janvier 1528, et qj^i dura dix-neuf jours, la fit pencher en faveur 4<i> 'a Rfi^ forme. Le 7 février de la môme année, parut l(j célèbre édit qui abolissait le papisme dans le canton dp ^erno. Farci assista à la dispute, à lijquelle il ne pri^ qu'une très-faible part, étant étranger a la langue d^as laquelle elle avait lieu.
Autorisé, par un décret du sénat bernois, à la date du 8 mars 1G27, à exercer son rninistère h Aigle, F^rel s'y montra prudent et réservé : il prêcha néanmoi/is contre le culte des saints et le purgatoire. 11 trouva dans les prêtres, soutenus par les magistrats du lieu, des adversaires infatigables : plus d'une fois l'agitation fut si
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grande, qu'une collision cnlre les citoyens parut imminente. Le réformaleur se monlro toujours inlrépide; son courage ne faiblit pas un seul moment. Mais pour un esprit tel que le sien. Aigle était un véritable exil. Né pour la lutte, organisé pour le combat, il lui fallait un champ plus vaste; Dieu le lui donna. Après un séjour d'un an dans cette ville, il en partit pour porter ailleurs la bonno nouvelle du salut. Sa première station missionnaire fut Morat, où il arriva au mois de juin 1527. Là, comme à Montbéliard, il attaqua les abus de la papauté et se crut assez fort pour renverser le papisme par un coup do majorité : il ne réussit pas. Sa victoire ne fut que différée; il n'eut pas la patience de l'attendre. Au mois d'octobro suivant, il était à Lausanne, où il prêcha contre Rome, mais où il échoua encore. Ses échecs, loin de l'abattre, lui donnèrent de nouvelles forces. Il alla à Neuchàtel, qu'il quitta bientôt après, mais non sans avoir jeté dans les cœurs des germes qui ne tardèrent pas à porter leurs fruits.
Lo temps, ce puissant auxiliaire do toute cause qui a pour elle l'avenir, mûrissait comme un soleil d'été les populations rendues attentives par la voix do Zwingle. Ue grands exemples de défection étaient donnés chaquo jour ; puis enfin le clergé s'était tellement rendu odieux par sa tyrannie, et méprisable par son immoralité et son avarice, que la haineet le mépris firent ce que l'éloquenco de Luther n'aurait pu faire toute seule. La moisson était prête : Dieq jeta au milieu d'elle Farel comme une vaillante fau.cille. Le 7 janvier 1530, nous le trouvons à Morat, où la Réforme s'était établie ; la minorité y était devenue majorité ; le pasteur y avait remplacé le j)rêtre; la chaire, l'autel. Farel convoitait une proie plus belle : il pensait sans cesse à Neuchàtel. Tant que cette ville iniportante n'aura pas jeté ses idoles dans les eaux do son lac, il n'aura ni trêve ni repos. 11 sait que la place q.u'il veut emporter d'assaut est défendue par un clergé actif, résolu, et d'autant plus difficile à surprendre, qu'il se tient sur ses gardes. Ce qui aurait fait hésiter OEcolanijadeet Mélanchlhon no fait qu'exciter le réformaleur. 11 veut entrer dans Neuchàtel : il y entrera, malgré un ordre formel du gouverneur Georges de la Rive, fjui a
f-IS HISTOIRE DE LA RËFOUMATION FRANÇAISE.
défendu, sous des peines sévères, de le laisser prêcher.
Sans savoir ce que Dieu lui réserve, nouveau Paul, il se dirige vers cette nouvelle Corinthe. Il n'a ni soldats, ni or, ni argent : il est seul, mais il a pour arme la Parole de Dieu. Avant d'arriver dans la ville, où la prédication lui est interdite, il s'arrête à Serrières ; le curé de ce village le reçoit chez lui et lui ouvre le cimetière pour y prêcher, n'osant lui offrir l'église. Il y était à peine installé, que le bruit en vint jusqu'à Neuchàlcl : les magistrats s'étonnent de sa hardiesse; ils sont cependant encore sans crainte, tant ils sont résolus à ne pas lui laisser prononcer un seul mot dans leur cité. — Mais ce que Dieu veut, l'homme ne peut l'empêcher.
Des soldats neuchàtelois qui, après avoir combattu dans les rangs des Bernois, avaient souvent entendu des prédications évangéliques, apprirent l'arrivée du réfornnateur à Serrières. Sans consulter le danger qu'ils couraient en se mettant en contravention avec les ordres formels du gouverneur, ils allèrent chercher Farel, le placèrent au milieu d'eux, lui firent un rempart de leurs corps et l'introduisirent ainsi dans la ville, pénétrés de cette vérité, qu'on doit désobéir aux hommes quand il faut obéir à Dieu. Farel se mit à prêcher dans la rue avec sa véhémence habituelle ; la foule accourut, et de son nombre le protégea. Il laissa la rue et envahit la chapelle de l'hôpital, où la foule le suivit, électrisée par. l'éloquence de cet homme intrépide, qui ne baissait la tête que devant Dieu, et qui, avec un art qui n'était égalé que par la profondeur de ses convictions, dévoilait les ruses de Rome et les erreurs de sa dogmatique.
Dans cette croisade qu'il prêchait contre les superstitions romaines, Farel ne regarda ni à ses ennemis, ni aux dangers qu'il courait. Il n'écouta pas non plus les magistratsde Berne qui lui recommandaient la prudence; il alla en avant; le péril -même accrut son audace. Dans un village près de Valengin, il fut blessé dans une émeute suscitée par un de ses disciples qui avait arraché de la main d'un prêtre une hostie consacrée. A peine guéri de ses blessures, il recommença ses prédications avec une si grande énergie, qu'un jour les bourgeois de Neuchâtel, subjugués par son éloquence surhumaine.