LIVRE III
A peine les députes se sont-ils acquittés de leur commission auprès de Farel, que le réformateur bondit de joie. « Dieu soit béni, s'écrie-t-il, de l'occasion qu'il me donne de confesser publiquement Jésus mort pournos pécîîésct ressuscité pour uoiro justification ! » Il se lève, Saunier le suit : ils se rendent à la rue des Ciianoines où était réuni le chapitre de Saint-Pierre. Dans le trajet, on les reconnaît et on les inculte; ils n'y font pas attention : ils brûlent du désir de rendre témoignage à la vérité évangélique. Mais pendant que les deux députés allaient provoquer Farel, un prêtre dit à ceux do ses collègues qui se sentaient pris d'une humeur belliqueuse : « l'renez garde; vous ne connaissez pas Farel; il est redoutable dans la dispute; si vous en venez aux paroles, notre Eglise est renversée.» C'était leur dire nettement leur faiblesse. Mais comme il ne s'agissait pas pour eux do vérité, mais de pouvoir, ils se rangèrent tous à l'avis du préopinant, et quand Saunier et Farel entrèrent, au lieu d'une polémique à la(iuelle ils s'attendaient, ils se trouvèrent en face de Guillaume do Veygi, qui les traita d'hérétiques, de diables, de vauriens, de gendarmes et do brigands.
Etonné et confondu de tant d'audace et de déloyauté, Farel se croisa les bras et écouta; puis, quand l'orateur eut vomi contre lui tout son vocabulaire d'injures, le réformateur répondit d'une voix calme et grave :
» Je ne suis ^oint un diable, j'annonce Jésus-Clirist crucifié, mort pour nos offenses et ressuscité pour notro justification; si bien que celui qui croira en lui aura la vie éternelle; maiscclui qui ne croira pas sera domné. A cola suis-je envoyé de Dieu, notre Père, ambassadeur do Jésus-Christ, obligé de prêcher à ceux qui me voudront ouïr, et ne tâche autre chose, sinon qu'on la reçoive par tout le monde. Je suis venu dans cette ville pour essayer s'il n'y a personne qui me veuille ouïr patiemment, étant prêt à maintenir ce que je dirai jusqu'à la mort, n'ayant autorité que de Dieu, duquel je suis envoyé; d'ailleurs, si je voulais user de récriminations, j'aurais ample matière de dire que vouset vos semblables avez causé, par vos vies déréglées, une infinité de désordres dans tout le monde chrétien, comme encore par vos dogmes supersti-
tieux, uniquement fondés sur des imaginations et des traditions humaines. »'
Ces paroles, sorties d'un cœur chrétien mais indigné, mirent les prêtres hors d'eux-mêmes.' Un chanoine se leva furieux de son siège : « 11 a blasphémé ! s'écria-t-il ; au Bhône! au Rhône ! mieux vaut que ce chien de Farel meure que si tout le peuple était troublé. » Farel lui répondit gravement : « Prononce les paroles de Dieu et non celles de Caïphe. » Dès ce moment la fureur des prêtres ne connut plus de bornes; de tous côtés on n'entendit que ce cri : Finissons-en avec ce chien, avec ce Luther... On le frappa à la tête, au visage, on le poussa hors de la porte, mais lui ne voulp.it pas sortir. 11 entendit au dehors la foule qui pousiait des cris et des menaces. C'en était fait de lui, sans les syndics qui arrivèrent et l'arrachèrent des mains des prêtres. « L'un d'eux, dit la sœur de Jussie, le voulut transpercer au travers du corps; mais un des syndics le retint par le bras, de quoi plusieurs furent marris que le coup ne prinl bien. »
Témoin de ce lâche guet-apens, le syndic Guillaume Hugues leva son bâton et cria : « Vous êtes des misérables, des lâches! Si vous continuez, je fais sonner le tocsin contre vous. » Sa parole ferme, sa voix tonnante et indignée leur imposa, et ce ne fut qu'arrivés près de la Tour Perce que Farel et Saunier se sentirent en sûreté : leur vie avait couru de grands dangers.
C'est ainsi que se termina cette conférence de laquelle Farel attendait tant de bien. Le lendemain il s'embarqua secrètement avec Saunier sur le lac, accompagné de Goulaz et deux autres frères. 11 débarqua entre Morges et Lausanne.
Pendant que la fureur des prêtres chassait de Genève un réformateur, le zèle missionairo y en amenait un autre : c'était un tout jeune homme appelé Froment (il avait à peine 23 ans), ardent, impétueux, téméraire. Il écoute le récit que Farel lui fait de ses aventures et de ses périls :
' Chronique de Froment.