LIVRE I
crites est une véritable philippique. En voici quelques fragments :
« Vous avez, dit-il aux moines, des vices très-grands et Irès-difTormes, parmi lesquels l'orgueil, l'avarice, l'ambition tiennent le premier rang; pour les couvrir, vous avez trouvé ces longues capes et invenléces grands capuciions ; c'est pour cela que vous en enveloppez vos corps, afin de cacherl'orgueil sousun habit humble, etl'avariceet l'ambition sous l'apparence de la [lauvrcté. Vos vêtements ne sont donc pas pour couvrir vos corps, les garantir du froid et de la chaleur, mais pour dérober aux regards du public vos vices : or, si vous désirez être des gens de bien, comme vous désirez leur ressembler, il fallait chasser les viccshorsde vosàmes, etnon lescachcr sous les pans de vos robes. Tu portes une robe à gros poils, un manteau agrafé, les manches négligemment larges; eh quoi! penses-tu que pour cela je te croie saint comme tu veux le paraître ? Je n'ajoute point foi à de pareilles ostentations et feintes; je ne crois pas seulement à toi-même, hypocrite ; car je soupçonne que sous l'enveloppe de drap est caché quelque chose ; et certes il en est ainsi. Si on pouvait le voir et regarder au dedans, on verrait un égout de vices bonteux, et la rapacité du loup caché sous une peau de brebis; car, comme l'amorce do quelque mangeait le ^orl h tromper les poissons, ainsi les gros draps couvrent vos inécliancelés pour leurrer les hommes; vous en faites montre devant le peuple, comme d'une amorce, afin d'allécher les hommes par celte apparence ; à ce déguisement de l'habit est jointe la tristesse du visage et l'abattement qui sont aussi de très-grands instruments d'ostentation et de tromperie : en sorte que de là vous vient votre surnom d'hypocrites tristes, le mouvement des yeux grave, le cou penché. Hypocrite, pourquoi es-tu si triste? que veut dire ce cou penché? que signifient ces yeux baissés, cette feinte sincérité d'intégrité, d'innocence? se peut-il faire que l'un de vous s'empêche de rire quand il en voit un autre de même métier et profession ? « ' — Cicéron en disait moins des augures de Rome qui exploitaient la cré-
' I^sonardi Areliiii libell. contra hypocritas, ia fasciculo rerum tixptteiiilarum.
10 IllSTOlUE DE Ll UÉFOUMATION FKANÇAISE.
dulilé publique sous le faux dehors de dévotion, que l'Arétin des moines de son temps.
Les jours de décadence morale ont toujours leurs poêles, qui, dans dos vers immortels, lèguent à la postérité les misères de leur siècle, comme lespoëtesépiques transmettent leurs grandeurs et leurs revers. Pétrarque, le Dante, Mantouau, furent les Juvénal de leur époque: leurs vers, avec ce tour (jui est particulier à la poésie, nous montrent dans quel déplorable état la chrétienté était tombée. « Tout est à vendre, s'écriait le Mantouan, tout : autel, encens, couronne, le ciel et Dieu môme. » '
Le mal qui régnait dans les couvents no date ni deClémangis ni de l'Arétin; au xii' siècle, des voix élo(]uenles s'élevaient déjà pour signaler et déplorer la lèpre (]ui rongeait en silence ces maisons, jadis l'asile de la piété, do l'étude et du travail. Le moine, à part queli]ucs rares exceptions, n'était plus cet homme de Dieu qui, fuyant lo monde, allait s'ensevelir dans un lieu solitaire pour y vivre dans la mortification des sens, cl pour y mourir en odeur de sainteté.
Nous terminons ce triste chapitre sur les moines par ces paroles du célèbre et pieux Clémangis : « Que sont dans ces temps cy, s'écric-t-il, les monastères des filles, sinon certains, je ne dirai pas sanctuaires de Dieu, mais des exécrables maisons de Vénus ou des réceptacles do jeunes gens lascifs et débauchés, de sorte qu'uujourd'iiuy, voiler une fille, c'est la prostituer. » ^
Nous avons constaté les désordres du clergé et dos moines; il nous reste à parler do ceux de la cour romaine. Ici encore nous écouterons la voix des hiimiiies i|ui furent témoins de l'abaissement dans leijuel la [tapauté et sa cour étaient tombées.
Aux jours de .saint Bernard , vivait Hildebert, archevêque de Tours, auquel lo pieux abbé de Cluuy adresse
' Le Mantouan, Poésies.
* Lihcr (leruiiiû Ecclusiœ,
LIVRË I.
sa cent vingl-qualrièmc épître. « Ce sont eux, dit le docte archevêque, en parlant des Romains, qui refusent le respect aux clercs, la noblesse aux nobles, l'honneur aux supérieurs, l'abord aux égaux, le droit ù tous. Dans fes chambres ce sont des vipères, dans les plaidoyers, des Scythes; dans les repas, des bonfî'ons; dans les exactions, des harpies", dans les tribunaux, des statues; dans les questions^ des imbéciles, dans les traités, des [imarons; dans les contrats, des banquiers. Ils sont de pierre pour entendre,' de bois pour juger, de feu pour brûler, de ter pour pardonner; en amitié, ils sont lézards; en facétie et tromperie, renards; en orgueil, taureaux. » '
Marsile de Padoue s'exprime ainsi, dans son livre intitulé le Défeîiseur de la Paix . « Quant à ceux qui ont visité la cour de Rome, ou, pour dire plus véritablement, la maison de trafic, plus horrible qu'une caverne de brigands, ou bien ceux qui ne l'ont pas vue, ils apprendront qu'elle est devenue le réceptacle de presque tous les scélérats et des trafiquants, tant au spirituel qu'au temporel ; il n'y a , ajoute-t-il avec tristesse, nulle sollicitude, nulle consolation pour acquérir les âmes. » '
Au milieu de ces débordements, Clémangis ne pouvait garder le silence. Dans une lettre.au grand Gerson, il s'élève avec une sainte énergie contre la simonie des prélats de la cour de Rome, a L'Evangile, écrit l'archidiacre, nous apprend comnieut Jésus-Christ renversa les tables des changeurs, et chassa à coups de fouet les vendeurs du temple, en leur disant : « Ma maison était une maison de prières, mais vous en avez fait une caverne de voleurs. » L'écrivain reproche à Rome d'avoir imité les Juifs qui, aux jours de Jésus-Christ, s'étaient détournés de la loi, en s'abandonnant à leur avarice insatiable. 11 lui écrit que cette Rome, autrefois si pure et si sainte, n'est qu'une boutique d'ambition et de rapine dans laquelle tout est à vendre, dispenses, ordres, prêtrise, péchés, sacrements, messes; pourelle, l'or c'est tout, tant elle en a une soif insatiable. Pour cet or, on élève à la
* Hist. ecclésiast. de Nicolas Vignier père. (An 1130.)
* Marsile de Padoue. Defens. pac. 2' part, chap.24.
12 niSTOlRE DE LA RÊFOUMATION FRANÇAISE.
charge sarrée de la prêtrise des imbc'ciles qui no savent ni ce qu'ils lisent ni ce qu'ils chanlcnt. « S'il y a, dit le terrible et pieux écrivain , un fainéant fuyant l'ouvrage et le travail, il se fait de l'Eglise pour vivre dans une voluptueuse oisiveté; alors il commence à servir à son ventre et à sa gueule en toute liberté et à courir les tavernes. )) Parlant de l'impureté qui règne dans la ville éternelle : « Je passe sous silence, dit Clémangis, les impudicités et les adultères, desquels ceux qui s'abstiennent sont l'objet de la risée et des moqueries des autres. En somme, les laïques tiennent pour tellement assuré que nul prêtre n'observe le célibat, que dans la plupart des paroisses ils ne veulent pas souffrir un prêtre, s'il n'a pas une concubine ; afin de garder, par ce moyen, le toit conjugal ; et encore n'est-il pas pour cela hors du hasard. Qu'est-il besoin, s'écrie-t-il, que je déclare davantage les vices du clergé, plus grands et plus énormes qu'on ne pourrait le croire? »'
Ainsi s'entretient ce bon personnage, la lumière de son siècle, avec son pieux ami Jean Gerson, que la postérité a placé si haut dans son admiration, qu'elle lui a a fait partager avec A. Kempis la gloire d'avoir écrit l'inirnilable livre de VImilalion de Jésus-Christ.
Il y a, dans tous les péchés, un lien fatal de parenté. Le plus hideux de tous, c'est l'avarice, que l'Ecriture appelle la racine de tous les maux. C'est ce péché, qui éteint dans les cœurs le sentiment du vrai , du beau et du bon, qui jeta la cour romaine dans les plus déplorables excès.
« Le pape, dit un évêque allemand, auteur du célèbre écrit intitulé Onns Eiclcsiœ, qui devrait crier : Venez et vous aurez le repos de vos âmes; crie : Venez et voyezmoi dans ma pompe et dans mon ambition, plus grand que Salomon. Venez à ma cour, videz-y vos bourses, et vous trouverez la perdition de vos àmcs. » C'est ainsi que cet homme do Dieu, paraphrasant un passage de la sainte Ecriture, soulageait son cœur ulcéré à la vuo do tant de
' Clo:iiaii;,às, Eiiisî. iid Jann. tli; friT-souo. CaiicellarMim cou la pmlain»; siiiiouiacos qui ordincs macros ciC'.craiMie spirilualia puhlicè M;iiduiil.