‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 53 sur 149 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

VOS prôlrcs veulent s'y aller frotter, qu'ils marchent les premiers, ils trouveront à (jui parler. »

Ces paroles, marquées au coin du bon sens, frappèrent les catholiques. En cfTel, leurs piètres ne marchaient pas en tôle, et se tenaient prudemment sur les derrières, pour avoir tous les bénéfices du combat sans en avoir les dangers. « Vraiment, s'écrièrent leurs fidèles , nous serions bien fous do nous égorger pour l'amour d'eux. S'ils ont quelque noise, qu'ils la terminent entre eux; qu'ils disputent plutôt par la sainte Ecriture que par l'épée ! »

Si le peuple a ses jours de délire, il a aussi son heuro do bon sens. Il l'eut ce jour-là ; la réflexion lui fît mettre bas les armes. Tout servit les réformés : les Fribourgeois, la lâcheté des prêtres et le bon sens de leurs fidèles. Ils demeurèrent donc les maîtres du champ de bataille ; mais leur véritable victoire fut celle que l'arrêté des syndics leur donna. Sans doute ils ne pouvaient pas, d'après cet arrêté, manger de la viande le vendredi, ce qui était, au reste, un très-petit échec ; mais ce qui était un coup terrible porté aux prêtres, c'est qu'ils no pouvaient rien prêcher qui ne fût prouvé par les Ecritures.

Le soir de ce jour, une scène touchante avait lieu chez un des chefs des réformés : la nuit couvrait de ses froides ailes la cité naguère si agitée et si pleine de violences. Le repos avait succédé au tumulte, et pendant que les prêtres, retirés dans leurs couvents, regrettaient amèrement que le sang n'eût pas coulé pour étouffer dans ses flots l'hérésie naissante, les rétcnmés, combattants du jour, rendaient de ferventes actions de grâces à Dieu de les avoir délivrés do la main du clergé, en apaisant leurs implacables ennemis les Fribourgcois. Le jour oh. ils bénissaient Dieu do leur délivrance était l'anniversaire de celui où le Fils de Dieu attaché à la croix, par la haine du sanhédrin, répandait son sang pour lo salut du monde ; ils ne pensaient pas à l'anniversaire de te jour.

Le souvenir en vint tout-ii-cnup à l'un d'eux, nommé Guérin, plus avancé que ses frères dans la connaissance des saintes Ecritures: « Frères, leur dit ce fidèle, pendant que leur cœur bouillonnait de colère et

itiO niSTOiuE n;- la aiîtoumation fkançmse.

(In mépris pour les prùtrcs, co jour n'c>l pas un jour do hnino, mais un jour do pardon. » Ces paroles les apaisèrent, et sur la proposition dcGucrin, ils prirent la résolution do céléliror la Ccno selon l'institution du Scipnenr, et do replacer sur la sainte table la conpo que l'orgueil sacerdotal en a ôtée. Le lendemain, au point du jour, un grand nombre d'hommes et do femmes se dirigeaient du côté du Pré-l'Evosque, vers un lieu écarté et solitaire. Là, on plein air, une table était dressée; sur cotte table, les yeux attendris des fidèles Miyaicnt les emblèmes sacrés du corps et du sang do (lelui qui avait donné sa vie en rémission de leurs péclu's. Le soleil, qui se lova dans toute sa majesté, éclaira lUi ses premiers rayons cette scène plus imposante dans s.i simplicité que les monts couronnés do neige qui en furent les muets témoins.

Quand le moment solennel fut venu, le pieux Guérin, debout près lie la table, entouré de ses frères émus et recueillis, leva les yeux au ciel et dit : « Seigneur, toi qui sais tout, tu sais si nous t'aimons ; nous voulons lo rester fidèlesjusqu'cà la mort; nous te rendons grâce do pouvoir en esprit de vie manger le pain qui est la communion au sang de Notre-Seigneur répandu en rémission (le nos péchés. « Après ces paroles, il distribua le pain ; la coupe passa de main en main, et une prière muette, mais fervente, monta vers le trôno do Celui qui, dans son amour, leur accordait la joie de faire la douce expérience que la chair de son Fils est un aliment, et son sang un breuvage. Dans ce banquet sacré, chacun puisa do nouvelles forces et se prépara à de nouveaux combats. En racontant cotte scène, no semble-t-il pas que nous en retraçons une do ces temps bénis où l'Eglise primitive croissait sous le feu de la prédication de saint l^ierro ol sous celui des persc>cutions du sanhédrin? Mieux vaudrait sans doute voir les réformés debout devant la table sacrée, (juesur la place publique, au milieu des rixes et des agitations de la rue; mais il ne faut pas oublier qu'avant d'ètro une révolution religieuse, la réformation genevoise fut la conséquence de la révolution du mépris. La ville comhatlait donc pour sa liberté et pour ses franchises ; elle cilt succombé ccrtaineinoût, si cUo n'eût

rr/Tf • LIVRE m.

pns fini par coinballre pour sa libprté religieuse. C'est là ce qui la sauva.

Parmi los causes qui introduisirent la Réforme «înin Onnève, il faut placer en première ligne l'amour do l'indépendance nationale. De toutes les villes de la Suisse, VI en était pou qui fussent plus menacées qu'elle dans [eur liberté, élan t tour à tour en proie à l'ambition insatiable des ducs de Savoie et du pouvoir épiscopal. Si aux jours où la Réforme pénétra dans ses murs, elle eût eu un évêquo patriote, défenseur intrépide des antii|ucs droits de la cité, le luthéranisme y serait mort le lendc- !îiain de son apparition. Mais elle avait pour évèquo tin homme immoral, grossier, glouton, sans vertus religieuses et sans vertus patriotiques, qui eût sacrifié à un bon diner les prérogatives les plus précieuses de sa viilo cpiscopalo. Cet évêque était un homme qui, selon Bonnivard, tenait pour souveraine vertu d'avoir gros plats et bonne viande h table avec toutes sortes do vins excellents; et qui, quand il y était, s'y donnait à surpasser les convives.' Ce fut lui qui hâta le triomphe de la Réforme par le scandale de sa vie, parce que les Genevois, qui no comprenaient rien à la dogmatique, ne pouvaient avoir les yeux fermés sur la vio peu édifiante de leur premier dignitaire ecclésiastique.

Nous n'entrerons pas ici dans des détails qui appartiennent à l'histoire particulière de l'Eglise do Genève: nousdirons seulement que la conduite antinationalc do l'évèque, les essais qu'il fit pour violer les antiques franchises de ses diocésains, l'avarice de ses prêtres qui refusèrent de contribuer aux frais de lu défense de la ville, pendant quo lo duc de Savoio était aux portes do ses remparts, et qui, plus tard, fermèrent leurs bourses quand il s'agissait de solder aux Bernois une créance qui leur était due, tout cela amassa sur la tête du clergé un nuage qui éclata quand Pierre do la Caume, sûr de l'appui de la France, se concerta avec Charles lll, duc de

' Bonnivard, Ancienne police.

Snvoio, pour lui livrer Genève. La trahison fut dccouvcrto. Chaque citoyen devint un soldat ; la ville fut ailmirablo do sacrifices et do dévouement. Dieu bénit ses efforts, et après avoir souffert du froid et de la faim, et arrosé la terre de son sang, elle vit le drapeau do l'indépendance flotter sur ses remparts. Pierre de la Baume perdit pour jamais son siège ; son évêché de Genève fut effacé de la carte de l'Eglise romaine... Pour le consoler de sa défaite, le papo lui donna plus tard un chapeau do cardinal '.

Nous sommes arrivés en 1536; les idées ont marché : la trahison de l'évêque lésa mûries. Le moment approche où le dernier coup sera porté à Rome. Farel, Froment et Viret sont revenus à Genève ; ils logent à l'auborgc do la Tête-Noire. Leur champ de travail s'est agrandi ; ils traitent déjà de pair avec le parti catholique. Quand une minorité en arrive là, il ne faut qu'une secousse pour lui mettre le sceptre dans les mains.

Furieux de voir que la force ne leur réussissait pas, les prêtres, poussés par cette diabolique maxime, que la fin justifie les moyens, résolurent de se défaire par lo poison de ces hommes de cœur dont ils n'osaient pas affronter le regard dans une discussion publique. Voici comment s'ourdit et se dénoua cet horrible drame. • Claude Dernard avait reçu dans sa maison Froment, Farel et Viret, à cause du mauvais vouloir du propriétaire do l'auberge de la Tête-Noire. Cet ardent prosélyte avait une servante de Bourg en Bresse, nommée Antoina \f\x, (jui, sous une grande apparence de zèle pour la Héforme, cachait une âme vile et basse. Comme la charité ne soupçonne pas le mal, Claude Bernard et les réformateurs no voyaient dans Antoina qu'une jeune fillo arrachée, par la main de Dieu, au joug des traditions romaines. Peu de temps après l'entrée des trois amis sous \k toit hospitalier du bourgeois genevois, la femme de celui-ci tomba malade et mourutde douleurs d'entrailles. Cette mort inattendue jeta le deuil dans la maison, mais n'y lit naiire aucun soupçon.

' Voir Gabarel, Ilist. de l'Église de Genève, tome i, page 107 et suivantes.

LIVUE 111.

La semaine suivante, les trois amis étaient à table. Antoina servait le potage, le regard inquiet et attentif. C'en était fait des trois réformateurs : la mort était assise à la même table qu'eux. Leurs lèvres avaient déjà prononcé le saint nom de Dieu pour ([u'il daignât répandre sa bénédiction sur leur [lain quotidien, quand (et qui no verrait ici la main de Dieu?) Farel, tout préoccupé d'une afTaire importante, refusa de manger, et Froment' sortit précipitamment, tenant à la main une lettre qui lui annonçait l'arrivée de sa famille. Viret seul mangea. 11 était perdu sans un remords subit d'Anloina, qui, toutà-coup, pâlit, pleura et courut chercher un verre, en criant à Viret : Buvez! de grâce, buvez ! Celui-ci étonné, mais sans soupçon, but et demanda à cette fîlle ce qui pouvait la pousser a lui présenter à boire avec tant d'instance. — Oh! ce n'e»* rien, dit-elle; seulement la mort de ma maîtresse me trouble. Quand le soir fut venu, elle sortit de la maison et ne reparut pas. Le lendemain Viret fut alleint des mèmi's douleurs qui avaient causé la mort de la femme de son hôte; ses souffrances étaient horribles. Des médecins appelés, en toute hàtc, constatèrent l'empoisonnement. Les soupçons s'arrêtèrent sur la malheureuse Antoina. qui fut arrêtée à Coppet. Quand le peuple apprit le crime, il montra sa sympathie pour Virei; il assiégea la porte de Cla ude Bernard et demanda des nouvelles du réformateur ; il laissa éclater sa joie lorsqu'il sut (lue Viret était hors de danger.

Conduite devant ses juges, Antoina Vax avoua tout. Elle déclara que les délégués de l'évêque lui avaient fait jurer d'exterminer les réformateurs, et désigna parmi ceux qui l'avaient excitée à commettre ce crime un chanoine appelé d'Orsière. Ce prêtre fut arrêté, puis relâché par les tribunaux, faute do preuves suffisantes.

Condamnée à mort, l'empoisonneuse fut conduite à Champel, la place de Grève de Genève. Une foule im.mense y était réunie. Antoina était pâle et tremblante, comme on l'est en iace de la mort avec une conscieuco coupable sur laquc^lle la grâce de Dieu n'a pas versé son pardon et sa paix. Tous les yeux étaient fixés sur la criminelleijui tantôt couibait la tête, tantôt jetait des regards égarés sur la foule. Tout-à-coup elle puossa un cri d'ellVoi,

i.')4 HISTOIRE HE LA UÉFOnMATION FRANÇAISE.

cl désignnnl do la main quelques prêtres, elle s'écria h plusieurs reprises : « Au nom du ciel, éloignez, éloignez ces bonnets ronds; ils sont cause que je monte à réchafafaud ! »

Ces paroles, le son do voix de la patiente, son regard, firent une impression terrible sur les assistants. Ils les commentèrent contre les prêtres, et ne virent dans la jeune fille qui mourait de la mort des infâmes qu'une victime de la haine du clergé qui essayait d'obtenir par le poison ce qu'il n'avait pu conquérir par la parole.

La mort d'Antoina porta un nouveau coup à la causo du parti catholique. « Nous n'oublierons pas cette journée,» disaient les Genevois.

La première fois que le réformateur prêcha, un nombreux auditoire se pressa autour de sa chaire. L'orateur, pâle et défait, portait sur ses traits les traces du poison. Chacun, avec une impatiente curiosité, s'attendait à des paroles de récriminations contre les prêtres; mais Viret ne parla (lue do paix, de pardon et d'amour. Son discours et sa conduite furent le commentaire vivant de ces belles paroles de nos livres saints: « Aimez ceux qui vous persécutent, bénissez-les cl no les maudissez pas. »'

Ses auditeurs, en l'entendant, se sentirent autant émus (ju'ils se scnloient entraînés en écoutant Farol... Jls comprirent que la vérité chrétienne no peut être quo là oh il y a un esprit d'amour, de paix et de pardon. Ce qui devait être un échec pour la Réforme devint la causo d'un nouveau succès.

Il est nécessaire de retourner un peu en arrière afin d'embrasser d'un seul coup d'reil l'ensemble dos choses qui se passaient alors à Genève. Pierre de la lîaume, avait, do nuit, pris courageusement la fuite, ainsi (juo nous le raconte naïvement Floriniond de Remond.^ Du fond de son exil, le prélat crut qu'il pouvait réparer son

' liom. xn, 14.

2 Flor. do Kciii., liv. vii,p. 923.

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