LIVRE IH. lî
arracha dans le cours do In disciissicn l'aveu : « qu'il savait que Jésus-Christ ne défendait pas do manger de la chair; et que ce qu'il avait prêché à cet égird ne pouvait so prouver par la sainte Kcriturc, et qu'il l'avait pris dans saint Thomas, docteur approuvé de son ordre. » ]| no faut pas oublier que ledocteurs'élait cng.igé à prouver par la Hible tout requ'il avait avancé en chaire. Aussi, à peine cul-il fait cet aveu, que Farel, fixant sur lui son regard pénétrant, lui dit : «Quoi ! c'est là toute la valeur de vos promesses! vous deviez tout prouver par la sainlo Ecriture, et vous n'a\cz qu'un docteur à nous citer ! » Il ramena alors de vive force son adversaire sur le vrai terrain du combat. « Il ne s'agit, lui dit-il, ni de l'autorité de saint Thomas, ni de celle de saint Bonaventure; les scoiasliques, pas plus que les Pères, no sont juges do notre polémique ; les seuls docteurs qui sont infaillibles, ce sont Moïse et les prophètes, Jésus-Christ et ses apôtres. » Furbity se troubla, il sentit que Farel le tenait impitoyablement enfermé dans un cercle de fer, etquelo livre des saintes Ecritures était debout devant lui avec son autorité i]ui l'écrasait. Il sentit son courage faiblir. Il demanda que la séance fût levée, on le lui accorda. Lo combat avec Farel lui avait été imposé, et de plus il devait prouver ses enseignements par la Bible et se justifier des injures qu'il avait adressées à MM. de Berne. Quand il fut en présence des témoins do la conférence, on lui dem-Tida ce qu'il avait à dire pour sa défense. Soit ruse, soie bonne foi, il répondit : « Donnez-moi la liberté do prêcher dimanche procliain, et tout le mond(> sera content de moi. » On le lui accorda sous la condition que du haut de la chaire de saint Pierre il avouerait (ju'il n'avait pu soutenir ses enseignements par les Ecritures. Cet aveu fait, il sortirait de la ville pour n'y plus rentrer.
C'élait vraiment trop d'humiliation pour lo docteur; mais n'était-ce pas bien nicTilé? Il avait promis aux réformés, comme aux catheli(}ues, de prou\or ([ue la messe, le purgatoire, le célibat des prêtres, les indulgences, etc., étaient enseignés dans la sainte Bible; mais au momenldefournirdes preuves, il ball)utieel finit pardéclarer qu'il ne lo peut pas. 11 eut donc le châtiment <|u'il méritait. Toutefois, il sut s'y soustraire en partie, llou-
ÎCO insTomE de la réfoumation française.
toux et humilié de son cchoc, il no voulait pas le proclamer publiquement, et la chaire qu'on lui donna pour confesser sa défaite, il s'en servit contre ses adversaires; ca n'était pas loyal, mais c'était hardi.
Le peuple, prévenu de ce qui devait sr passer h Saint- IMerre, accourut en foule. Les réformés triomphaient, les catholiques étaient consternés, car l'homme auquel ils avaient donné leur confiance et remis leur cause allait déclarer que Farel l'avait vaincu. Que deviendra l'Eglise si ses enfants les plus dévoués l'abandonnent au jour de ses dangers ? L'orateur parut en chaire ; tous les regards étaient tournés vers lui. Nul n'ignorait la cause pour laquelle il y montait: c'était un vaincu qui allait proclamcrsadéfaile. Cespectacleétait trop rare pour ne pas exciter des sensations diverses au milieu de ces hommes qui se disputaient le pouvoir : les uns au nom de la Bible, les antres au nom des traditions romaines. Le silence lo plus profond s'élablit autour de Furbity. Il commença par une prière dans laquelle il demanda pardon à Dieu et à sa sainte mèrel'Egliso de son insulfisanre et de sa faiblesse ; mais cette rétractation, tant désirée d'un côté et tant redoutée de l'autre, il ne laifaisait pas. C'est cependant pour cela (|ue la chaire lui avait été accordée. Les réformés s'impatientèrent, et de tous les côtés del'immenseaudiloire, on cria au docteur : «Confessez que vous n'avezpu prouver par les Ecritures vos enseignements. » Alors, comme un sanglier atteint par les flèches du chasseur, Furbity sentit, avec sa fureur, son courage lui revenir; il se dressa sur sa chaire, les yeux flamboyants, les lèvres écumantes; et se tournant du côtéd'où les apostrophes [lartaient le plus, il s'écria : « Non, je ne me rétracterai [las, je neconfesserai que la vérité; tous ceux qui désobéissent au pape sonlen état de péché mortel ; tous ceux qui lisent la sainte Ecriture sont de misérables larrons; ils le montrent maintenant en retenant par force la véritécaplive. »
A ces mots, lo tumulte éclata dans l'assemblée. Les réformés, indignés du manque de loyauté do l'orateur, se, précipitèrent vers lui. On no sait ce qui serait arrivé sansla présence des seigneurs de Berne, qui, plus humain? fioiir Furhity (pie h's prêtres ne l'avaient été pour Farel et pour Froment, lo délivrèrent d'un péril imminent.