‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 57 sur 149 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Cet incident, qui eût pu devenir un drame, montre le terrain que la Réforme a conquis. La ninjoritc commence à se déplacer, les vides se font dans les rangs du clergé, et ce même peuple, qui voulait, au cri poussé par ses prêtres, donner à Farel le Rhône pour tombeau, serait maintenant assez disposé à y traîner Furbity.

L'époque dont nous traçons à grands traits le tableau mérite d'être étudiée avec soin, si on veut tenir dans les mains le fil conducteur des événements et faire à chacun sa part de blâme et d'éloges. Ce qui frappe dans le clergé, ce sont ses oppositions auxréformes les plusjustcs; mais il ne faut pas s'en étonner. Ses ennemis lui demandaient le bras à couper, l'œil à arracher. C'était au-dessus de ses forces; et comme l'esprit de l'Evangile s'était retiré de lui, il dut conibatlre le luthéranisme avec des armes charnelles. Il agit à Genève comme à Meaux, à Paris, à Wittemberg, à Strasbourg, partout enfin où il se trouva en face des essais de réforme. Il fut fidèle à lui-même. Privé de l'esprit de Dieu, il dut, comme lo paganisme aux jours de sa décadence, demander tantôt à la ruse, tantôt à la force, des armes contre ses ennemis. S'il fut violent, cruel, impitoyable, il le fut par la force des choses. Il faut dire cependant à sa décharge qu'il ne manqua pas toujours de bonne foi ; il avait dans ses rangs des hommes conservateurs par nature, prêts d'abord à accepter certaines réformes, mais qui, sentant qu'une concession en amènerait une seconde, celle-là une troisième, redoutaient de voir l'Eglise jetée dans l'anarchie. Les excès des disciples de Jean de Leyde se présentaient à eux comme un épouvantait et le résultat final de toute innovation religieuse. Tout en reconnaissant qu'il y avait à réformer dans l'Eglise, ils craignirent d'entreprendre des réformes. Mieux valait alors conserver l'édifice avec ses imperfections que de le renverser sans bien savoir ce qu'on élèverait sur ses ruines. De là leur parti pris de défendre Rome, et leur refus des concessions les plus légitimes. 11 faut dire aussi que la corruption du clergé, qui frappait les yeux des réformés,

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ne leur paraissait pas aussi grande qu'à leurs adversaires, parce que l'habitude do vivre au milieu d'un air corrompu et vicié l'atténuait à leurs yeux. Puis enfin, dans ces temps (l'oliéissnnce passive, les novateurs n'étaient à leurs yeux que des révoltés : leur crime était celui que le pouvoir absolu ne pardonne jamais. Tout cela explique pourquoi à Genève, comme partout ailleurs, le clergé no voulut' rien céder, et pourquoi il perdit tout. Il ne faut donc [)as trop s'en étonner; le courant qui l'emportait était plus fort que lui. Si l'abandon de la foi chrétienne et la corruption qui régnait parmi ses membres furent l'une dos causes do sa défaite, il faut dire aussi que son i;;noranco et le manque d'hommes capables accélérèrent sa ruine, surtout quand parmi ses hommes elle trouvait des transfuges qui, après avoir combattu pour lui, allaient grossir les rangs de ses adversaires. C'est ce qui arriva à Genève. Un chanoine, naguère fougueux antagoniste de Farel, se présente un jour dans la chapelle de Rive au moment où le réformateur, debout près de la table sainte, tient dans ses mains les emblèmes du corps rompu et du sang versé (lo Jésus-Christ. A son approche, un vif sentiment d'inquiétude et do curiosité se peint sur le visage des assistants, qui, silencieux et recueillis, redoutent une interruption du service divin ; quand toul-ù-coup, à la grando surprise des réformés, le chanoine, qui s'est avancé lentement,Jettc au loin ses vêtements do prêtre, revêt uno capo espagnole, déclare à Farel qu'il est réformé de coeur, lui demande place au banquet des fidèles, et offre au réformateur de combattre, avec lui et à ses côtés, contre ce mémo clergé qu'il a défendu avec tant de force, mais dont il reconnaît maintenant les erreurs.

Co fait et d'autres du même genre aCfaiblissaicnt lo parti catholique et préparaient sa ruine.

La position dos réformés était difTérento de celle des prêtres : elle avait tout à la fois ses désavantages et ses avantages. L'œuvre qu'ils avaient à accomplir était immense; les plus ardents même n'entrevoyaient paslamoilié du chemin qu'clledcvait parcourir. C'est ainsi quocom-

monccnt !cs révolutions: on ne veut ronvcrsor qu'r.nc bastille, on fait crouler une monarchie. Jamais, ccrics, les réfornics n'eussent cngajjô le combat à Genève et ailleurs, si, de prime abord, il eût été question do balayer de dessus la terre uno dynastie cléricale qui avait pour elle la majesté des siècles, l'icnoranco des masses et le prestige du pouvoir. Lutli r cùl été dix fois Luther, qu'il eût reculé devant cette lâche de géant. 11 attaqua Tctzel avant de se mesurer avec le pape, et puis un jour, tout étonnéde lui-même, il jeta dédaigneusement aux flammes d'un bûcher les bulles do Léon X. Mais ce jour-là il avait derrière lui non pas des docteurs et des théologiens, mais des masses, agitées et remuées, qui décuplaient son courage et battaient des mains aux coups haniis qu'il portait à la papauté. Ce qui s'était fait à \Vittemberg se passait sur les bords du Léman. La force vint donc peu à peu aux Genevois qui, les premiers, s'étaient engagés dans la lutte. Us avaient devant eux, il est vrai, un ennemi fort, mais ils avaient avec eux contre lui l'instinct des masses. La Bible leur prêta comme à Luther sa puissance contre Rome. Tout les servit : leur courage comme les fautes de leurs antagonistes. Si par moments ils semblent recaler, c'est pour mieux avancer. Leurs rangs se grossissent de leurs ennemis, combattants d'autant plus hardis, qu'ils ont été plus ardents adversaires. Le talent, le zèle, la sainteté de la vie, le renoncement, tout est de leur côté. Ils font des fautes, subissentdeséchecs; mais la cause qu'ils défendent est si sainte et si juste, que rien ne les arrête, pas plus les mandements do leur évêquo que les cris au Rhône! de son clergé.

Entre les prêtres et les réformés se trouvent le conseil et l'assemblée des Deux-Cents, favorables aux luthériens, quand ils presseritent en eux des auxiliaires contre le pouvoir rival de l'épiscopat et les empiétements des ducs de Savoie; hostiles, quand ils ne voient en eux que des démolisseurs des traditions de l'Eglise. Ils veulent bien une réforme, mais ils la veulent dans un ordre de choses impossible. Us donnent et retirent tour à tour la parole

Kî'l- HISTOIRE DE LA RÉIOUM.VTION FRANÇAISE.

aux réformateurs ; ils les laissent chasser par le peuple, puis ils les laissent revenir. Ils font redresser les statues brisées par les réformés, et défendent ensuite! que les prêtres prêchent (]uelque chose qu'ils ne puissent prouver par les Ecritures. Us ne sont ni tout-à-fait romains, ni lout-à-fait luthériens : ils oscillent à droite et à gaucho. Intimidés tantôt par les Fribourgeois, tantôt par MM. do Berne, leurs cr('anciers; ils suivent le mouvement plutôt qu'ilsnek'dirigent. Ils sont complètement dans leur rôlo. Gardiens do la tran(]uillité publiiiue, ils s'épouvantent des attaques do Verniy et de Turbity, comme des réponses véhémentes do Farci. La veille ne sait pas ce que le lendemain enfantera. Magistrats, ils deviennent juges do controverse; leur chambre de conseil se transforme en amphithéâtre de théologie. Ils sont tour h tour l'espoir des prêtres ctdes réformés; nul no sait de quel côté le vont tournera. Mais pendant qu'ils hésitent, qu'ils tâtonnent, qu'ils parlent de paix, au-dessous d'eux se trouve le peuple agité comme uno mer houleuse, et dont la voix brnyanto couvre leurs voix. Le pouvoir enfin leur échappe, moins peut-être par la crainte du peuple que par res[>rit do la Réforme, qui s'est glissé dans leurs rangs, .\insi tel magistrat censure hautement les réformés, qui se réjouit en secrcît de leur succès; tel autre est indillVrent aux questions dogmati(|ues, qui sent son cœur bondir do joie en entrevoyant, dans ces grandes querelles, la résurrection de l'antique liberté genevoise ; tel autre a pressenti, dans les réformateurs, lesrégénératcnrsde l'Eglise, (]ui fait des vœux sincères pour que la victoire couronne leurs i trorls. Ce conseil ne pouvait donc être que ce qu'il fut ; il reflétait au dehors ce qu'il était au dedans; il était fiilùlo à lui-même.

Quand les événements sont arrivés à un certain point de d(îveloppement, ils marchent avec 'une rapidité qui étonne. 11 suffit do quelques jours do forte chaleur pouf mûrir les moissons.

Nous sommes au 29 mars 1533. Six mille personnes sont réunies dans la grande salle du couvent de Hivc. Là,

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