XVII
A dater de ce jour, la Réforme fut maîtresse du terrain; Genève était conquise; il ne restait qu'à proclamer la déchéance du catholicisme. Mais les magistrats furent plus lents que les réformateurs. Ils censurèrent Farel, que le flot populaire avait [lorté du couvent de Rive à la Madeleine, et de la Madeleine à Saint-Pierre, au cœur même de la puissance épiscopale. Ils lui rcprochi;rent d'avoir prédit le triomphe prochain delà Réforme; Earel demanda à s'expliquer devant eux. Après l'avoir entendu, le 8 août, ils décidèrent que la question serait
LITRE m.
portée devant le grand conseil. Deux jours après, lo réformateur parait devant les magistrats. 11 était calme, avec un éclair dans les yeux. Un grand silence s'établit; il s'exprima en ces termes : I
'I Vous savez, magnifiques seigneurs, qui son i les citoyens véritablement attachés à la patrie; vous avez vu, dans la dispute, que le culte des images et la messe ne sont point prouvés par les Ecritures. Un grand nombre de prêtres invités à la conférence ont refusé d'y assister; ils ferment les yeux et ne veulent pas s'éclairer. Ceux qui ont soutenu l'Eglise romaine avec plus de chaleur n'ont pu établir, par l'Ecriture, que leurs dogmes fussent véritables; plusieurs d'entre eux, convaincus parla forco des r3isons qui doivent porter les véritables chrétiens à se déclarer pour la Réformation, l'ont embrassée. Il est des ecclésiastiques qui témoignent de l'éloignement pour la doctrine que nous prêchons; mais loin de leur vouloir aucun mal, nous nous contentons de faire des vœux pour leur conversion. Quant à nous, nous sommes prêts à sceller de notre sang la vérité de notre foi. La mort la plus cruelle ne nous effraie point, s'il faut nous y exposer pour soutenir la bonne cause; nous voulons bien la subir, nous nous y condamnons dès à présent nousmêmes, si les prêtres peuvent nous faire voir que nous avons avancé, soit dans la dispute, soit dans nos sermons, un seul mot contraire à la sainte Ecriture. »'
Farel s'arrêta et prononça une prière dans laquelle il demanda avec ardeur à Dieu de diriger les magistrats dans une œuvre à laquelle se rattachait le salut de tout un peuple plongé dans les ténèbres.
Le grand conseil, toujours le même, mais entraîné cette fois par le courant des idées qui étaient dans ce moment la vie de Genève, rendit un décret qui. sans être décisif, hâta le moment où l'antique cité serait rayée des domaines du pape. Voici ce décret:
1° « Les prêtres seront entendus, et soutiendront par l'Ecriture la messe et le culte des saints ;
2° En attendant le résultat de cette conférence, on cessera d'abattre les images, et l'on rétablira celles qui ont
• Registre du conseil, 16 août 1535.
été renversées, si les ccclésinslii]ucs peuvent domonlrer par l'Ecrilure sainte qu'elles doivent être reçues dans l'E;?lise ;
3° On discontinuera de dire la messe dans la ville, jusqu'à ce qu'il en soit ordonné autrement. On fera part aux soigneurs de Berne des résolutions prises.
On peut mesurer, en lisant ces lignes dictées presque nutant [lar crainte des seigneurs de Berne que par resjicct pour la sainte Ecriture, le cliomin qu'avaient fait les réformateurs et le terrain que les prêtres avaient perdu. On offrit à ces derniers le moyen de se retevef; mais 00 moyen était celui qui jusqu'alors les avait perdus. Caroli, Verniy, Furbity, le cordclier Chapuis avaient en vain monté à l'assaut; chacune de leurs attaques avait été un triomphe [lour la Réforme. C'est la liible qui leur avait valu leur défaite et leur humiliation; c'est elle qui leur avait ravi Caroli et le chanoine Bernard, et on les renvoyait à son tribunal ! mais c'était les jeter dans la gueule du lion! nul ne voulut plus s'y jeter. C'était assez d'humiliation; ils no combattirent plus; M. de Bonmont ré|)ondit avec hauteur au conseiller Claude Savoie, qui l'engageait à faire prouver par l'Ecriture la messe, le culte des saints, le purgatoire, le célibat des prêtres, qu'il n'avait que faire do disputer. « Je mo soucie peu, ajouta-t-il, d'entendre les scrutons de Farel. Qu'on me laisse exercer ma religion en toute liberté, c'est tout ce que je demande. »
La Réforme triomphait; il no restait qu'à constater officiellement sa victoire. Le 25 août, le grand conseil s'assembla, et après une longue délibération, tes syndics parurent et proclamèrent devant le peuple, qui attendait avec une vive anxiété sa décision, l'abolition du catholicisme et l'adoption de la rclirjion reformée fondée sur l'Evangile.
La foule, silencieuse comme aux moments solennels do la vie, so retira bénissant Dieu de sa victoire. Dans ce jour, il y eut plus d'un Siméon qui laissa s'échapper do ses lèvres ces douces paroles : Laisse-moi, Seig)ieur, aller en paix.
Plus d'une prière ardente monta vers lo ciel, pour demander au souverain Maître de toutes choses do faire