‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 62 sur 149 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

sant pas viables, avaient cependant vécu dans le sein do leur mëre. Us auront leur nom écrit dans le livre de vie de par la madone, qui fera un miracle chaque fois qu'une mère en pleurs viendra présenter devant son autel privilégié son enfant mort-né. Telle était la croyance générale des Genevois au moment ofi la victoire leur ouvrit les sanctuaires dont ils étaient séparés par une barrière infranchissable. Aujourd'hui, la barrière n'existe plus; le voile est déchiré; et à la place do l'autel sur lequel trônait naguère la madone, l'œil découvre le mécaniiime des résurrections. Ceci demande quelques explications.

Le baptême, d'après la foi romaine, n'étant administré qu'aux vivants, ne pouvait l'être à un enfant mort-né. C'est pour cela qu'il fallait, avant de le baptiser, ce qui était facile, trouver le moyen de le ressusciter, ce qui ne l'était pas autant. Mais les moines de Notre-Dame des Grâces étaient gens à en remontrer à un Vaucanson. Voici comment ils opéraient : au pied de la madone, ils avaient placé une pLaque en métal, traversée au milieu par un tube aigu. On posait sur cette plaque l'enfant qu'on pouvait ressusciter de deux manières. Premièrement : une sage-femme, complice des prêtres, enduisait le cadavre d'un vermillon très-fusible et le plaçait sur la plaque réchaufïée au moyen d'un brasier allumé dans l'intérieur de l'autel; la chaleur liquéfiait le vermillon qui donnait aux chairs une apparence de vie et produisait en outre des soubresauts; le miracle était accompli. La vie revenue, on célébrait le baptême, puis l'enfant mourait et allait en paradis. La seconde manière était plus ingénieuse:on enfonçait adroitement le tube entre les épaules, de manière à pénétrer dans la poitrine. A un signal convenu, un compère soufflait dans le tube avec force et donnait à la poitrine une respiration arlitîciello assez forte pour faire voler des plumes posées sur les lèvres du mort. Les parents étaient dans une joyeuse admiration du miracle : leur enfant sortait des limbes et s'envolait dans le ciel. La madone qui faisait de tels prodiges était richement récompensée; et les offrandes des fidèles alimentaient la table de ces pieux cénobites, qui trouvaient si doux d'habiter ensemble et de se réunir autour d'une table en face d'un gros pàté-

174 HISTOIRE DE LA UÉFOPiMATION FRANÇAISE.

Laissons le couvent de Notre-Damo dos Grâces et allons visiter Saint-Pierro, dédiée au prince des apôtres. Comme toutes les églises primatialos, cotte cathédrale était riche en reliques, parmi lesquelles la plus précieuse était un bras de saint Antoine, pièce rare, d'un ^rand renom, et tellement vénérée que c'était sur elle qu'on prêtait serment dans les causes difficiles, sous les yeux d'un juj^o dont les émoluments s'élevaient à cinq florins par séance. Nul ne se doutait que ce br-Ts sur lequel il jurait no (ùi, celui du saint, et cependant cette vénérable reliciue n'était i|u'une jambe de cerf. 11 fallut une révolution pour découvrir cette piperic, et cette autre, que le cerveau do saint Pierre, si vénéré des fidèles, n'était qu'un morceau de pierre ponce taillco sur le modèle d'un cerveau humain.

De Saint-Pierre, allons àSaint-Gervais, église renommée par la tombe de son saint. C'est sur elle que s'opéraient les miracles. Voici comment cela se pratiquait : le pénitent plongeait son chapelet dans un trou taillé dans la pierre du tombeau ; s'il retirait son chapelet, il était en état do sràce; sinon saint Gcrvais le gardait pour son usage particulier. 11 faut dire qu'il en gardait beaucoup, car le trou était en dedans hérissé d'arètes pointues, d(î sorte que cette entrée ressemblait un peu h celle do l'antre de Cacus. Quand on découvrit la fraude, on trouva dans la tombe une am[ile provision do chapelets dont le prix s'élevait à 400 florins.

Do tous les lieux do dévotion, Saint-Gervais était le plus achalandé, parce qu'il était hanté pardes spectres et par des revenants. Parfois les fidèles entendaient des gémissements qui sortaient do dessous dos tombes; parfois aussi il en montait des voix elTrayantes. Cela avait Jieu surtout quand les parents ne payaient pas assez de îiîosses pour leurs trépassés; ceux-ci faisaient alors en- Icndro une voix plaintive ou terrible. C'était un moyen assuré de délier les cordons do la bourse des fidèles épouvantés. Le miracle s'opérait de la manière suivante ; le sacristain, à un signal donne , soufflait dans un tube qui traversait de grandes urnes do matières sonores et venait aboutir à une colonne placée dans un enfoncement. A peine cet étrange joueur d'orgues commençait-il

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son jpu, qiio la terreur s'cmporait de tous les assistants. Dans cet instant critique, un avare mémo eût payé une messe pour son fils. S'il n'est pas étonnant que saint Gervais fût en si grande vénération, il est tout naturel que le peuple, si indignement trompé, ait, dans sa colère, livré au vent de ses railleries la cervelle de saint Pierre, le bras de saint Antoine et promené grotcsquement dans les rues ces trésors naguère encore les objets de son culte, de sa terreur et de son admiration.

Les écrivains catholiques se sont élevés avec indignation contre ce qu'ils appellent les saturnales des protestants, saccageant les couvents , démolissant les autels, brisant les statues, déchirant les images, profanant les reliques et les vases sacrés ; mais ce qu'ils ne disent pas, c'est ce que nous venons de raconter. Ce qu'ils taisent, c'est la colère de ce père qui a été trompé le jour où il a porté son enfant mort-nésur l'autel de la madone;c'est l'indignation de 00 témoin, qui a prêté serment sur une jambe de cerf; c'est cet ami qui, à la voix des urnes sonores, a donné de l'argent pour son ami trépassé; c'est le fidèle désabusé, qui a pris une pierre ponce pour le cerveau d'un apôtre; c'est lo pénitent, dont le chapelet a été retenu par les arêtes et par les clous du tombeau de saint Gervais; c'est la foule, (jui a vu le gros pàtédu réfectoire du couvent de Nolre-Damo des Grâces. Et l'on accuse les Genevois d'avoir brûlé, brisé, traîné dans la boue tous ces objets sacrés pour Rome! Ils eussent sans doute mieux fait de les garder, afin que leur conservation fût un témoignage éclniant do leur délivrance et une défense au papisme de franchir les murs de leur cité. Mais aux jours des orages populaires, on ne réfléchit pas toujours; on agit, et souvent on dépasse le but. Qui oserait néanmoins jeter la pierre aux Genevois et justifier leurs prêtres? Cependant Rome attaque les premiers et justifie les seconds, car ce que nous appelons honteuses et sacrilèges piperies, elle l'appello *raudes pieuses, accommodements aux faiblesses liumaines, moyens innocents de tenir les masses dans une religieuse ardeur. Mieux vaut, dit-elle, un peuple superstitieux qu'un peuple incrédule. En disant cela, ello oublie complètement que la mission de l'Eglise est do faire des croyants et non des disciples do Voltaire el do

Loyola. Au reste, le procès se plaide encore aujourd'hui; et des hauteurs de Fourvières et de la Salette , des voix enseignent la nécessité des fraudes pieuses, pendant que les sociétés bibliques prêchent la nécessité de donner la sainte Ecriture au peuple, afin qu'elle soit la lumière de son esprit et la manne de son cœur. A qui le gain du procès? A Rome, si les portes de l'enfer doivent prévaloir contre la vérité.

Farel a vaincu Pierre de la Baume et ses docteurs. Le conseil des Deux-Cents a aboli officiellement la messe, et Genève a retrouvé son indépendance politique en brisant le joug clérical. Les mêmes hommes qui ont aidé si puissamment Farel sont, à part un petit nombre, sensuels, mondains, libres à l'égard du pape, mais esclaves de leurs passions. Nous les avons vus aider le rélormaleur; maintenant, ils précipiteraient volontiers dans le Rhône celui qu'ils portaient naguère en triomphe à Saint- Pierre, et qu'ils applaudissaient avec tant d'enthousiasme. Ce n'est plus maintenant Furbity, Chapuis, Verniy, de Bonmont, qu'il faut vaincre; c'est cette population qui a bien voulu livrer le clergé aux réformateurs, mais qui ne veut pas s'y livrer elle-même pour se réformer. C'est à cette tâche de géant que Calvin et Farel vont mettre la main. Dès le premier jour, sans qu'il le voulût ou le désirât, Calvin fut le maître: ce fut lui qui inspira, commanda, ordonna. Farel, qui jusque-là avait été le premier, fut trop heureux de n'être que le lieutenant de ce pâle et frêle jeune homme, dont ciiaque parole est une sentence, et auquel il remit avec une sainte joie la direction de son œuvre.

A peine arrivé, le célèbre auteur de Vlnstitution chrétienne comprit le [léril de la position; son œil sonda, sans se troubler, l'abîme qu'il fallait combler. Tout autre que lui eût reculé devant l'immensité de la tâche ; mais Dieu l'avait doué d'une de ces volontés de fur devant lesquelles se brisent les obstacles. Il alla donc en avant, travaillant sous le regard tutélairo de Celui duquel seul il attendait sa récompense.

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