‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 63 sur 149 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

Les hommes de génie ont sur les autres hommes Ift grand avantage d'avoir les yeux placés un peu plus haut sur le front; et de voir ce que leurs semblables n'aperçoivent que quand on le leur a montré. C'est à cause de cette vue primesautière qu'ils ne sont pas toujours compris, et quele vulgaireappellechez.eux t'oliecequ^ n'est qu'étincelle divine ou rayon des cieux. Au moment où Calvin se décida à se fixer à Genève, il comprit que la Réformation n'y serait établie que par la correction des mœurs, sansiaquelie Romereconquerrait le terrain perdu. Jusqu'alors, les réformés n'avaient paru sur la brèche que les armes à la main; armés de marteaux, ils avaient brisé statues, autels, confessionnaux ; leurœuvro n'avait été que négative. L'heure de montrer aux sectateurs de Rome que les hommes qui ont chassé le pape de leurs temples ne l'ont fait que pour y ramener Jésus- Christ était venue. Voilà ce que se disait Calvin. Pour lui, Genève ne sera riellement victorieuse que le jour où elle sera la ville située sur la haute montagne, et quand les paroissiens des réformateurs seront aussi moraux que ceux de Pierre de la Raume l'étaient peu. Tel est le dilficile problème que se posa l'intrépide jeune homme.

Dès les premiers jours de son arrivée, il débuta dans le ministère par l'explication delà Parole de Dieu. Plusieurs fois par semaine, un immense auditoire se réunit à Saint- Pierre pour entendre le nouveau docteur, dont la parole simple, claire, mais profonde, portait la lumière dans les esprits et relevait du fond de son antique poussière la foi de ces temps où l'Eglise avait pour conducteurs des apôtres et des martyrs. Ce qui restait dans les cœurs des traditions romaines s'évanouissait devant la clarté magnifique des Ecritures, dont l'élève de Wolmar proclamait la souveraine autorité. Tant qu'il demeura sur le terrain de la foi spéculative, on l'admira, on l'applaudit; mais quand il descendit sur le terrain pratique, et qu'il insista avec énergie sur la nécessité de montrer sa foi par ses , œuvres, les murmures l'accueillirent. Calvin comprit leur i signification ; mais ce n'était ni le moment de fléchir, ni

celui do diplomatiscr : il fallait aller droit au but ; sans cf'la, tout était perdu. L'entreprise était aussi hardie que périlleuse : c'était plus qu'un fleuve à détourner do son lit, c'était tout un peuple à remettre dans les sentiers du devoir. Comme aux heures do crises sociales, il fallait à Genève une dictature : son salut le voulait. Le magistrat prêta donc sa forte à Calvin qui la lui demanda.

Arrêtons-nous un moment devant Calvin réclamant l'appui du bras séculier, et demandons-nous sérieusement s'il eût mieux fait de n'attendre que do la persuasion et do la puissance de la paroleccqu'il obtint en partie du magistrat. Mieux eût valu, sansdouto, qu'il travaillât à la régénération de Genève sans lui qu'avec lui; mais cela était-il possible? Nous ne le pensons pas. Il est des moments où les masses n'ontdc volonté que pour aller dans leur aveuglement se briser sur des écucils, si une main fermoetamiono los relient pas sur les bordsdo l'abîme . Quoi que disent certains esprits absolus, ennemis de toute contrainte, il est des heures où la force est lo génio des gouvernements et entre dans les plans de Dieu. C'est à cllescuicmentde légitimerparses actes le pouvoir qu'elle s'arroge, car c'est par là qu'elle apparaît dans le monde comme un tyran ou comme un libérateur. Nul plus que nous, certes, ne chérit la liberté: non pas celle qui porte une pique à la main et un casque phrygien sur la tête, mais celle qui, debout sur la loi, so nourrit de devoirs. Tous les hommes ne sont pas dignes d'avoir pour hôtes cette fiUo du ciel qui ne plante ses tentes que là où tout front s'incline devant la loi, et qui les ploie lo jour où chacun veut lui substituer sa volonté ou ses caprices. Quand donc un peuple no veut pas marcher dans les sentiers du devoir, il faut qu'il y marche au nom do la force C'est ce quo coriiprond Calvin, quand il voit la corruption genevoise s'élever comme une marée montante, prèle à ensevelir dans des flots de boue l'œuvre de Farel et de .ses com[)agnons de travaux. H a près de lui un moine qui a jelé loin do lui son froc, et trouvé aux pieds de Jésus la paix de sonàme. Ce moine, noinméCourault, est vieux cl aveu-

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