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gle, mais il a une énergie indomptable. Sa cécité, qu'il a sans doute plus d'une fois déplorée comme un malheur, double ses forces en lai voilant les difficultés do l'œuvre dans laquelle son jeune maître est eniragé. Il encourage, il stimule ; en avant, en avant, dit-il. Tel est le langage de l'aveugle, tel est aussi celui de Farel. Il no s'agit pas de frafiper les crimes, il faut punir les fautes morales. Ils élaborent donc des règlements. C'était hardi de leur part, mais c'était le moyen suprême commandé par la situation. Calvin prépare peu à peu les esprits, et sans se bercer d'illusions il fait aux principaux citoyens un appp.l dans lequel il démontre que la justice seule élève une nation. «Ce qui la conserve, Icurdit-il, c'est l'estime qu'on a pour ses vertus; ce qui la grandit, ce sont les vertus personnelles de ses citoyens. Réforme! Réforme ! s'écrie-t-il. Réforme! cen'estqu'à cette conditionque les Genevoisseront un peuple béni de Dieu. »
Les trois amis proposèrent leur projet de discipline ecclésiastique aux magistrats, qui en reconnurent tout à la fois l'urgente nécessité et les difficultés do son exécution. Mais Dieu leur mit au cœur de ne pas entraver les premiers pas de leurs législateurs. Un grand conseil fut convoqué pour le 10 novembre 1536; c'était dans ce jour que le peuple devait accepter ou rejeter le règlement.
Dans l'intervalle, les réformateurs pas.sèrent tour à tour de l'espérance au doute, du doute à l'espérance. Le peuple, disaient-ils, ne voudra pas renverser de ses propres mains une œuvre si bien commencée ; il compi'ciidra que ce n'est rien d'abattre les idoles romaines, s'il ne détruit pas celles plus dangereuses et plus déshonorantes du cœur. Puis, Dieu ne permettra pas que sa Parole qui, jusqu'ici, a été triomphante, soit avilie par ceux-là mêmes qu'elle a délivrés du joug clérical. Le peuple, disaient-ils ensuite, le peuple, qui est livré toutes les misérables passions du cœur, ne voudra pas s'imposer un joug qu'il redoute plus qu'il n'a craint celui de ses prêtres. Ce que nous lui demandons, c'est ce que le chrétien ne donne qu'avec peine; et lui, qui est inconverti, le voudra-t-il? Alors les rayons de l'cspéranco s'éteignaient dans l'ombre du doute, et l'on perdait cou-
rage; ils regardaient à Celui qui peut tout, et faisaient monter vers Lui d'ardentes prières.
Le jour si impatiemment attendu et cependant si redouté arriva. Le secrétaire d'Etat lut la confession do foi de Farel au peuple réuni dans Saint-Pierre. Après l'avoir lue, il lui dit en la lui présentant : « Voulez-vous l'adopter ? »
Comme la lumière s'était déjà faite dan» les esprits, lo peuple répondit : «Oui, nous l'adoptons. »
Ce oui ne rassura pas les réformateurs; ils savaient que la doctrine n'était pas en péril. Quand le secrétaire d'Etat ajouta : « Il ne suftit pas do l'unité de foi, il faut encore l'unité de conduite, » Calvin et Farel furent dans une anxiété indicible. A chaque mot qui sortait des lèvres du secrétaire répondait un battement de leur cœur. Le sort de la cité était le grand enjeu de la séance; un oui ou un non allait faire de Genève une ville clière au Seigneur ou une Samarie... « Genevois, continua le secrétaire, consentez-vous à donner à vos magistrats lo droit de punir les fautes qui blessent la loi divine? » Un silence solennel accueillit ces paroles. On demanda lo vote, et à la grande surprise comme à la grande joie des réformateurs, presque tous les bras se levèrent pour dire oui.
Le Seigneur évidemment avait incliné les cœurs, en permettant que le grand nombre de ceux qui sanctionnèrent le décret par leur vote n'en connussent pas toute la portée ; sans cela le peuple n'eût pas levé la main.
Quand les réformateurs se virent armés du glaive de la Parole et de celui de la répression, ils se sentirent forts. Leur but, ils ne lo cachaient pas. était de ramener une Eglise dégénérée à la foi et à la pureté des premiers chrétiens. S'ils ne pouvaient ni ne voulaient pénétrer le for intérieur, ils voulaient frapper le fidèle extérieurement si sa conduite n'était pas en harmonie avec sa foi. Au dedans, il pourra penser comme un démon, mais au dehors il devra agir comme un chrétien. L'œil des réformateurs le suivait partout : les règlements atteignaient lo joueur comme le bateleur, la femme dont la mise était indécente, comme celui qui faisait un faux serment. La règle était sans exception : elle frappait le richo comme le pauvre, le magistrat comme lo marchand. On
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ne pouvait pas dire du règlement de Calvin ce qu'on disait des lois de Selon, qu'elles n'étaient que toiles d'araignée pour quelques-uns, et mailles de 1er pour les autres. L'tinmme qui voulait que la chose fût ainsi était un jeune homme de vingt-six ans ; mais le génie n'a point d'âge.
Si l'on porte ses regards en arrière, on ne pourra qu'être frappé d'étonnement en présence de ce qui so passait dans celle ville' naguère si corrompue et si agitée, et maintenant subissant un pouvoir qui lui imposait le bien qu'elle n'aime pas et lui défendait le mal qu'elle aime. C'est certainement un exemple unique dans l'histoire ; mais il fallait pour le donner au monde l'inflexibilité de Calvin et le désintéressement de ses compagnons d'œuvre, dont la vie pure et sainte contrastait avec celle de ces prêtres dont le pouvoir avait croulé soas le mépris public.
Depuis six mois, le code ecclésiastique était rais à exécution, malgré les menaces des uns et les moqueries des autres. Il y avait progrès, et progrès notable. L'habitude d'une vie simple et modeste faisait oublier peu à peu aux Genevois les plaisirs et les dissipations qui avaient fait leurs délices. Le goût de la parure, si naturel aux femmes, et si dangereux pour la paix domestique, faisait place à des goûts plus modestes. Puis, au-dessous de cette génération ployée sous la règle du maître, il y en avait une plus jeune qui, n'ayant sous les yeux que de bons exemples, promettait d'être un jour la gloire comme l'honneur de la patrie. Genève tout entière était entre les mains de Calvin.
Il n'est pas d'œuvre grande qui n'ait son baptême de douleur. Celle du Réformateur devait avoir le sien ; de cruelles épreuves devaient précéder son triomphe.
Peu d'années s'élaient écoulées depuis que Luther avait rendu la liberté à l'Eglise. Mais quelques hommes n'avaient pas compris, ou n'avaient pas voulu comprendre que le moine de Wittemberg n'avait prononcé la déchéance du pape (jue pour proclamer la souveraineté
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absolue do Jésus-Cfirist : et qiio, s'il avait ramené lo? fîdclessous la grâce, c'était pour pratiquer la loi. Ils prirent donc le droit, et négligèrent le devoir. Tels furent les anabaptistes, qui étonnèrent lo monde par leurs excès, et auraient lancé dans des abimes de boue et do sang lo char do la Réforme, si la main de Dieu ne l'eût pa^ conduit. Au reste, l'anabaptisme est dans tous les cœurs ; c'est l'amour de soi-même et la haine du devoir. Si la grâce a ses missionnaires, le péché a aussi les siens : c'est dans l'ordre des choses. Tant que Jésus-Christ n'aura pas fait de ses ennemis son marchepied, le bien et le mal chemineront parnilèlement ici-bas. Il est bon do se le rappeler : sans cela, nous pourrions souvent perdre courage.
Deux disciples de Jean do Leyde, Hermann de Liégo ot .André Benoît, arrivèrent h Genève dans le courant de février 1-537. Les Genevois ne vircnldans ces hommes que deux do ces nombreux fugitifs que la persécution amenait dans leurs murs hospitaliers. Comme tous les aventuriers religieux, les nouveaux arrivés avaient un •vernis de vérité sous lequel se cachait l'impiété de leurs enseignements. Par là ils gagnèrent à leur cause phusieurs Genevois ; et comme un grand nombre d'entre ceux-ci murmuraient contre le joui< que Calvin leur imposait, les deux anabaptistes trouvèrent dans Genève un terrain admirablement préparé pour y semer leur abominable doctrine, négation complète de toute religion, .soit naturelle, soit révélée. On recule devant tant de monstruosités, et l'on s'élonne que des hommes aient osé prendre dans leurs mains souillées le livre sacré des Ecritures, parler de miracles, do prophéties, de sainte Cène, d'excommunication, et enseigner en même temps la matérialité de l'âme, la communauté de corps et de biens, et le droit du plus fort !
Calvin et Farel, en apprenant l'étrange et dangereuse propagande (juc ces deux aventuriers faisaient, en furent tout à la fois indignés et effrayes. Ils furent surtout douloureusement aftVctés, en voyant les Genevois recevoir fraternellement deux hommes qui propageaient au sein des familles des infamies dont le seul énoncé aurait dù les remplir .d'horreur et de dégoût. Gardiens vigilants do la foi et des mœurs, les réformateurs vont sans hésiter
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droit aux anabaptistes; c'est sur la plate-forme qu'ils doivent monter pour défendre par la parole sainte leur enseignement. S'il est bon, ils triompheront; s'il est mauvais, ils sortiront de Genève. Dans cette décision, il y a un danger réel : on donne aux disciples du prophète de Munster une grande importance ; on leur fait l'henneur de les craindre; jus({u'ici ils n'ont eu que l'ombre et le silence, demain ils auront une grande tribune: tout Genève les entendra. Et comme l'esprit d'opposition fermente sourdement dans la ville, ils trouveront un puissant appui parmi tous ces hommes qui, soumis extérieurement à l'I'vangile, le détestent du fond du cœur et .sont disposés à tout adopter, h tout croire, p'utôt que de courber la tête sous le joug cvangélique. Calvin calcule tout cela : rien n'échappe à sa sagacité pénétrante. .\ côté de ce danger, il y en a un plus grand : on peut sans doute ordonner aux anabaptistes de sortir de la ville, rien n'est plus facile ; mais il y a dans cet acte un échec terrible pour les réformateurs, car de toutes parts on dira qu'ils ne les ont fait chasser que parce qu'ils ont craint une discussion publique. Il n'y a pas à hésiter, la discussion aura lieu. Tout l'esprit do la Réforme est dans cette résolution. Rome en eût appelé au glaive : Genève en appela à la parole. La conférence publique eut lieu : Calvin s'y montra philo.sophe profond, logicien inexorable; il ferma la bouche à ses adversaires, qui furent chassés de la ville comme des empoisonneurs publics. Ils en partirent le 19 mars 1537. '