‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 66 sur 149 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

sublimes, en disputant aux mauvais instincts des Genevois un terrain qu'ils voulaient féconder pour en faire une terre promise. Ils comprirent le sort qui les attendait. Mais, san.s peur comme sans reproche, ils ne tergiversèrent pas. S'ils pleurent, ce n'est pas sur eux, c'est sur cette ville coupable qui veut éloigner de ses murs les disciples du Sauveur, et dans laquelle Satan va, sous un autre nom, reprendre son empire. Ils combattirent donc en priant, redoutant l'heure où ils seraient contraints de secouer la poussière de leurs souliers contre cette ville qu'ils voulaient sauver, mais qui n'avait d'ardeur que pour se perdre.

Si la liberté d'examen est la force de la Réforme dans SCS jours de vie et de charité, elle est son écueil dans ceux de lutte intérieure. Une misérable querelle, qui s'éleva h l'époque dont nous traçons l'histoire, précipita les événements, en donnant à l'opposition une force contre laquelle les réformateurs ne purent plus lutter. Depuis quelque temps, Genève et Berne étaient en désaccprd sur quelques points de doctrine : nul de leurs théologiens ne voulait céder à l'autre, parce que chacun d'eux élevait ses opinions à la hauteur d'un principe. Berne avait pour elle son ancienneté ^ans la loi. Longtemps avant Genève, elle avait rompu avec Rome et arboré sur ses remparts le drapeau do l'Evangile. Elle avait de plus le souvenir des services rendus. Mais sa rivale avait pour elle la tête froide et forte de Calvin. C'était assez pour traiter de pair à pair. Puis la raison était du côté de Genève, parce que ses réformateurs faisaient table rase des traditions romaines, et se tenaient sur le terrain des vérités révélées. Berne demandait à Genève de conserver en dehors du dimanche quelques fêtes, et de se servir, pour pnmdre la Cène, do pain azyme. En apparence, ce n'était rien ou fort peu de chose; mais Calvin n'y acquiesça pas, parce que c'était un reste de papisme que Borne voulait conserver. Quant à lui, il veut arracher du sol do l'Eglise jusqu'au dernier germe des traditions romaines. 11 ne voit le salut de la Réforme que dans le retour pur et

simple à la foi apostolique. 11 est logique, parfois même trop; mais un raraclèrc aussi fortement trempé que lo sien ne pouvait transiger avec l'erreur. Un synode convoqué è Lausanne pour résoudre la question la décida en faveur de Berne dont les députés étaient en majorité dans l'assemblée. Calvin et Farel appelèrent de celte scnlencc. Il fut arrêté qu'un synoJo plus impartial se réunirait après Pàqni's à Zurich, où la queslion serait tranchée par rassemblée des l'igliscs helvétiques.

Ne dirait-on pas, en lisant ces lignes, que nous assistons h la querelle qui troubla la chrétienté aux jours oil une grande discussion s'éleva entre les Eglises d'Afrique et celle de Rome, au sujet du jeûne et de là fixation du jour de la pâque? — Le propre de l'homme est de so passionner pour les petites questions.

Sans se douter du mal qu'ils faisaient à la cause do l'Evangile, les Bernois insistèrent auprès des magistrats genevois pour forcer Farel et Calvin à se soumettre, nonobstant l'appel de ces derniers, à un synode général. La décision de messieurs de Berne fut bien accueillie par les syndics, qui trouvèrent en elle, contre les réformateurs, une arme de guerre dont ils ne tardèrent pas à se servir. Pâques approchait : le conseil ordonna que la Cène serait désormais célébrée selon le rite bernois. Les réformateurs demandèrent qu'on attecdît la décision du synode de Zurich. Le conseil refusa et défondit que la sainte Cène fût célébrée, à moins que ce ne fût avec du pain azyme.

Le vote du conseil jeta la ville dans une grande agitation : les vrais réformés gémissaient en silence, en voyant leurs plus belles espérances s'évanouir; mais les hommes qui roulaient vivre à leur guise demandaient avec des cris de rage que la Cène fût donnée comme Berne l'avait décidé. Jamais ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans la religion ne fut plus profané; jamais communiants plus indignes ne demandèrent place au banquet dans lequel le Sauveur distribue à .ses fidèles le pain de bénédiction, et à ses ennemis la coupe de .mort et d'anathème. Ce jour-là Genève tomba bien bas, et révéla tout ce qu'il y avait do misères spirituelles dans le cœur de ses citoyens abandonnés au courant de leur

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