‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 67 sur 149 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

dévergondage religieux. Toutefois Dieu ne se laissa pas sans témoignage au milieu de cette débâcle morale; les rél'ormateurs furent à la hauteur de leur rude et difficile tâche; si l'émeute gronda et mugit comme un orage, la vérité retentit comme un tonnerre. Farel est en chaire; Saint-Pierre est rempli, comme aux jours où il sapait do sa parole éloquente les derniers fondements de la puissance romaine. Le temps oh il était l'idole et l'espoir dos masses n'est plus. Les applaudissements ont fait place aux murmures. L'orateur est triste, mais calme ; il promène ses regards sur cette foule qu'il espère encore sauver, quand elle veut se perdre. Il commande le silence par une prière fervente dans laquelle il indique les sentiments avec lesquels on doit s'approcher de la table sainte. Après sa prière, il regarde la foule ; et d'une voix dans laquelle il a fait passer toute sa volonté, il dit : «Aujourd'hui je ne distribuerai pas la Cène.» Des cris partent aussitôt de tous côtés ; on n'entend que ces mots : « La Cène,! la Cène ! nous voulons la Cène ! » Farci se dres.se alors sur sa chaire, ses yeux flamboient de cette sainte colère qui animait les anciens prophètes en présence des crimes et des excès des enfants de Jacob. Sa voix puissante domine un instant le tumulte. « Non, ce n'est pas, s'écrie l'orateur, notre difierend avec Berne qui cause mon refus; c'est vous-mêmes, ce sont vos dispositions. La sainte Cène est un acte de foi, et hier vous avez blasphémé l'Evangile comme des furieux, avec des épées et des bâtons ! La sainte Cène est un acte de repentir : comment avez-vous passé la nuit dernière? quel chagrin éprouvez-vous de vos fautes? »

A ces dernières paroles de l'orateur l'orage éclate, la maison de paix devient un champ de bataille ; les plus furieux d'entre les opposants tirent leurs épées et se précipitent vers Farel qui, bouillant de cœur, mais froid de tête, se croise les bras et attend ses adversaires, sans que son visage trahisse la moindre émotion. Si Dieu n'eût veillé sur son fidèle témoin, c'en était fait de lui. Les amis du Réformateur l'entourent et le défendent ; ils épargnent ainsi à Genève un crime qui l'aurait replacé sous le joug des prêtres.

Une scène semblable se passait à Sainl-Gervais. Comme

son frère d'armes, Calvin refusait de poser sur des lèvres profanes le corps sacré. du Rédempteur, et soulevait, par sa parole austère et indignée, des murmures violents au milieu de ces masses auxquelles il tardait d'en finir avec la loi du Siiigneur.

Genève s'était prononcée. Après avoir anoli le catholicisme, elle abolissait la morale évangéiique. Le grand fonseil, toujours le même, et puisant ses arrêts, non dans la justice, mais dans la volonté d'un peuple en délire, décrétait le bannissement de Calvin et de Farel, qui surent une fois de plus que ceux qui veulent vivre selon Ja piété qui est en Jésus-Christ sont voués à la persécution.

L'arrêt qui les condamna au bannissement fut rendu le lendemain de Pâques; le jour suivant,. les Genevois l'approuvèrent sans discussion. Le saultier se rendit immédiatement après à leur demeure, et leur intima l'ordre de sortir de la ville sous deux jours.

« A la garde de Dieu! » s'écria Farel. Calvin, de sa voix grave, ajouta : « Si j'avais travaillé dans des vues humaines, je serais bien mal récompensé; mais je suis au service d'un Maître qui non-seulement rend ce qu'il doit à ses serviteurs, mais les récompense au centuple de ce qu'ils ont fait. »

Genève vient de se révéler telle qu'elle est; elle a brisé le joug du pape, mais elle n'a pas secoué celui du péché. Ce qu'elle veut, c'est de vivre à sa guise. Elle le dit tout haut en bannissant ses réformateurs, qui reprennent leurs bâlons de missionnaires et vont jeter ailleurs cette semence régénératrice dont elle ne veut plus. Ce ne sont pas les bannis qui sont à plaindre, ils partent avec tristesse, mais en paix. Tout ingrate que soit Genève, ils sentent que Dieu aura pitié d'elle, parce qu'ils laissent dans ces masses corrompues un levain céleste qui les empêchera de périr. C'est là leur espoir; ils partent.

Allez, nobles exilés, allez porter ailleurs, vous, Farel, votre éloquence, vous, Calvin, vos lumières; il est bon que Genève, livrée à elle-même, en faisant, non ce qui est bon, mais ce qui lui semble bon, apprenne h la rude mais salutaire école de l'cxpéricucc ce que peut devenir

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