LIVRE m
une ville d'où le pape a été chassé, mais oîi l'Evangile n'a pas été pris pour règle.
Le peuple est content : il est délivré de ses censeurs. Les pasteurs que sa colère n'a pas alteluls n'offrent plus qu'une digue impuissante aux flots débordés; ils laissent faire, ne pouvant rien empêcher. S'ils s'adressent aux magistrats, on les écoute avec respect; mais on leur refuse la force dont ils ont besoin, et Genève est livrée à la plus déplorable anarchie.
Pendant que les événements que nous venons de retracer se passaient à Genève, Erasme, de Rotterdam, qui aurait pu disputer à Luther la place qu'il occupe dans l'histoire dp la Réformation s'il eût eu la vie chrétienne et le couragedu moine saxon, quittait Fribourget allait mourir à Bàle. Affaibli par des travaux incessants, aigri par l'ombre que le docteur de Wittemberg jetait sur sa réputation longtemps sans rivale, dégoûté des prêtres et des moines, mais importuné par le bruit que faisait la Réforme, il ne songeait qu'à finir en paix une vie dontl'aurore avait été si radieuse. Quoique ses infirmités corporelles et ses soixante-dix ans bientôt révolus l'avertissent qu'il fallait se préparer à mourir, il était tourmenté par le besoin de faire parler de lui, voulant être toujours ce prince de la littérature dont l'Europe demandait chaque matin des nouvelles, et dont les rois et les grands de la terre quêtaient une lettre ou un compliment. De là ces travaux gigantesques qui tout à la fois étonnent et font pitié dans un homme plus tourmenté encore par sa vanité que par la maladie. S'il eût placé ailleurs sa joie et sa gloire, son soleil couchant eût étt: beau et magnifique, et, au lieu d'un lettré qui expire sur des livres, nous aurions eu un réformateur cxpiruni sur un champ de combat devenu un champ de victoire. Erasme mourut comme il devait mourir : il vieillit, parce que le cœur lui manqua, et qu'il n'avait ni le courage de Farci, ni la foi de Calvin. Celui qui, tour à tour, avait courtisé le pape et flagellé les moines, attaqué la Réforme et complimenté Luther, ne pouvait être qu'ut;
liomiTiQ de juste milieu. Aussi, quand la mort d'un grand homme est un événement, ccllo d'Erasme n'jst qu'une voix qui s'éteint sans que le monde y prenne trop garde. Ainsi vont les choses ici-bas : on oublie A ile ceux que le temps a usés et dont la parole n'a plus d'uulorilé dans lo conseil des nations. Cependant leur voix s'est trop souvent mêlée à celle de leur siècle pour que leur mort passe complètement inaperçue. Mais la manière dont on accueille la lettre qui apprend qu'ils ne sont plus, dit assez que lo siècle est capricieux et changeant, et que l'idole de la veille n'est bien souvent (^ue l'oublié du lendemain. 11 devait en être ainsi du célèbre auteur de tant d'où vragos renommés. Il ne se passait pas du monde, mais le monde se passait de lui. Si l'on s'occupoitencore du vieil Erasme, c'était par suite d'une vieille habitude. Aussi (juand on apprit sa maladie, on voulut savoir comment il mourrait. Son suaire scra-t-il un froc ou un mantelet? A qui donnera-t-il ses os ? Nul ne le savait, pas même f>eut-êtrc Erasme lui-même. Mais enfin il s'affaiblissait et quittait Fribourg pour aller finirses jours à Besançon, où lo sénat lui avait offert une honorable hospitalité. La Providence en décida autrement, et celui qui aurait pu porter la barcttc et le chapeau roug(\ s'il l'eût voulu, expirait dans celte même ville de Dàle qu'il avait (]uittéo au moment où la messe y était abolie et la liéforme proclamée.
Dans ]e choix que le célèbre écrivain avait fait de Besancon pour la dernière étape de sa vie, l'homme se révèle tout entier. Q-tle ville était, en religion, un vrai juste milieu. Elle n\ait, d'un côté, trop d'indépendance pour se courber coniiilotcment sous le joug de Rome; et do l'autre, le Luthéranisme n'avait pas encore fait brèche dans ses murs. Erasme pouvait donc demeurer dans l'Eglise romaine tout en conservant la pleine indépendance de pensée qui lo caractérisait. Ce n'était pas trèscourageux, mais c'était fort commode.
Le savant était arrivé à lîàio, où ses amis lui avaiciit préparé une chambre ; mais cette chambre n'était [)0ur lui qu'une halte. Encore quelques jours, et il lèvera se.»* tentes et ira les planter [lour toujours sur les bords du Doubs, près de ces vignobles de la Bourgogne dont le