LIVRE
jus vivifiant est devenu le lait do sa vieillesse. Ce vieillard, (]ui descend les froides marches de la tombe, est (dein encore d'une fiévreuse ardeur. Ecrire est une des [)lus impérieuses nécessités de sa vie ; il faut qu'il écrive, .jt qu'il écrive sans cesse. Arbre des régions tropicales, il a des feuilles, des fleurs et des fruits en toute saison. La presse ne le trouve jamais en défaut, il a toujours do la copie pour elle, même quand il est couché sur un lil de douleur. A Bàle donc, il faisait un travail de révision sur Origcne et un commentaire sur la Pureté de l'Eglise. Il ne voulait pas que le monde fût un seul jour sans avoir de ses nouvelles. Il y eut quelqu'un qui dom{)la ce[iendant cette fiévreuse ardeur : ce fut la mort.
Depuis longtemps, le savant do Rotterdam sentait son corps s'affaiblir; mais habitué aux souffrances et aux maladies, il avait fini par méconnaître leurs avertissements et s'abandonner à cette insouciance que donne l'habitude du danger. Mais enfin il y eut un jour où le douto ne fut [)lus possible : ce fut celui où la plume lui tomba des mains. Il baissa la tête et se soumit. Le 16 juillet 1536 l'agonie commença. Dans ce moment suprême, lo mourant regarda à Celui devant lequel il allait comparaître. Il ne demanda ni prêtres, ni sacrements; ii n'invoqua ni les saints, ni la Vierge, mais Dieu seul. Mon Dieu ! s'écria-t-il, délivrez-moi, mettez fin à mes maux ! Mon Dieu! ayez pitié de moi! Il récita le Miserere àiis mourants. A minuit il expira.
Ainsi se termina la vie de cet homme éminenl, qui so sépara de Rome par ses écrits et par sa mort, et qui demeura cependant dans sa communion, parce qu'il n'embrassa pas ouvertement la Réforme. A quel parti appartient son manteau ? Nul, sans doute, ne s'en soucie. Suspect aux uns et aux autres, il ne fut pas assez courageux pour Luther, il fut trop indépendant pour le pape. A Dieu seul donc, auquel il s'adressa au moment suprême, de prononcer. N'anticipons pas sur son jugement, et souvenons-nous que ce que l'homme condamn^,% la sagesse divine souvent l'absout, et que ce qu'il absout. Dieu quelquefois le condamne. Sans doute, la vie d'Erasme appartient à la critique; mais il y a dans cette vie des profondeurs que Dieu seul pénètre. Quant à nous.
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lout en regrettant que cet illustre savant ne nous apparaisse que comme un ami douteux, nous ne devons pas oublier qu'il est sorti de son carquois des flèciies qui, en fiiisant à Rome de dangereuses blessures, ont préparé à la Réformalion ses voies. Cette considération doit nous rendre - sobres de crili(iue, surtout si l'on se rappelle la nature timide d'Frnsme, qui explique , avec son amour de la célébrité, sa vie amphibie. Paix donc à la cendre de ce combattant qui ne fut ni chef, parce qu'il n'eut pas d'armée, ni soldat, parce qu'il n'eut pas de chef!. Mort entre les deux camps, sa disparition de la scène du monde ne changea rien à ses rouages. Nul ne le pleura, parce qu'il n'était pas assez sympathique; nul ne se réjouit de .sa fin, parce qu'il ne faisait ombrage à personne. Les lettrés seuls jetèrent un laurier sur sa tombe, et si son éloge retentit dans quelques auditoires académiques, les masses ne s'aperçurent pas de sa mort. Après trois siècles et demi, ]iendant que les noms de Luther, de Farel, de Calvin, de Zwingle, de Mélanchlhon, de Knox, leur sont connus, celui du savant de Rotterdam est pour elles celui d'un étranger. Ce n'est pas indifférence, c'est justice, les masses ont l'instinct de ce qui est vraiment grand.
Le corps d'Erasme repose dans la cathédrale de Bâle. La ville lui fit de magnifiques funérailles; elle les lui devait. C'est chez elle que l'illustre écrivain composa la plupart de ses ouvrages qui, en sortant des nobles presses de Froben, circulaient dans le monde entier, i'jle no l'avait pas oublié; et quoiqu'elle eût secoué le joug papal, elle se sentit redevable à l'égard des lettres dont le plus célèbre représentant venait de mourir dans .SCS murs. Les magistrats, les professeurs, les étudiants formèrent son cortège funèbre, et conduisirent ses restes en grande pompe dans la cathédrale, où ils les déposèrent. Après trois siècles et demi, Bùle n'a pas oublié le savant, qui est devenu l'une de ses gloires nationales. Le voyag(?ur qui la traverse visite la maison qu'habitait l'autjur des Colloques. 11 arrête avec un vif intérêt ses regards sur l'anneau qu'il portait habituellement, sur le cachet avec lequel il scellait sa volumineuse correspondance ; il les arrête surtout sur son testament écrit de sa propre main,