‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 72 sur 149 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

11 parla avec uue sainte énergie, et montra, avec cette divine éloquence que donne une foi vivante, qu'il ne mourait que pour avoir voulu être fidèle aux enseignements de la primitive Eglise. Ses écoliers, qui l'écoutaient. étaient profondément attendris; Dieu leur donnait dans cet homme, qui leurapprenait naguère la science du droit, un apôtre qui leur révélait celle du salut.

Quand les juges et les prêtres eurent terminé la terrible et burlesque comédie de la dégradation du patient, de Caturce fut revêtu, comme le Christ, d'un vêtement ridicule qu'on lui jeta dédaigneusement sur les épaules ; puis il fut conduit au palais pour entendre lire sa sentence de mort. « 0 palais d'iniquité et siège d'injustice!!» s'écria-t-il en sortant. Le martyr ne se démentit pas un seul instant; il glorifia son Sauveur jusques à son dernier soupir. Sa mort eut d'autres résultats que ceux qu'en attendaient ses ennemis, a On ne saurait exprimer, dit encore Crespin, le grand fruit que fit sa mort spécialement vers les escholiers qui lors étaient en cette université de Toulouse, assavoir l'an 1532.' »

Les premières pages de l'histoire du Protestantisme ne se lisent guère qu'à la lueur des bûchers. Mais ces pages ont leur enseignement et prouvent, jusqu'au dernier degré de l'évidence morale, que la Réformation naquit d'un besoin profondément senti de retourner à la foi et à la sainteté de vie des premiers chrétiens. Parmi ceux que les parlements condamnèrent à la prison ou à la mort, nul ne perdit la liberté ou la vie comme malfaiteur. Ceux que la flamme dévora ne périrent que parce qu'au nom des saintes Ecritures ils rejetaient les enseignements de Rome. Là était tout leur crime : il est bon de le constater; sans cela les causes premières de la grande révolution religieuse du seizième siècle pourraient nous échapper.

Pendant l'année 1533, si fertile en péripéties, l'un des membres les plus dévoués de l'Eglise naissante de Paris rendit témoignage à l'Evangile. Ce fidèle s'appelait Jean

' Crespin, liv. ii, p. 99.

198 IllSTOmE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.

Pointet : v\ était originaire de Menton, près d'Annecy, en Savoie, et demeurait à Paris, oh il exerçait la profession de chirurgien. Habile et exercé dans son art, il avait une clientèle qui s'accroissait de jour en jour. Parmi ses clients, il comptait des prêtres et des moines qui venaient à lui pour être guéris de maladies honteuses. Dans sa verte franchise, Pointet menaçait ces malheureux des justes jugements de Dieu, et leur montrait dans leurs personnes les tristes effets du célibat que leur Eglise leur imposait comme undevoir quand l'Ecriture lequalifîo de doctrine diabolique. Les mêmes hommes dont Pointet guérissait le corps et dont il voulait guérir l'àme, le dé-^ noncèrent au parlement; et l'un d'eux, curé de l'église de Saint-André-dcs-Arts, et membre zélé de la Sorbonne, le fit saisir. Son procès ne fut pas long : il fut condamné à être étranglé, puis à être brûlé.

Le jour où la sentence devait être exécutée, Pointet était dans la chapelle de la conciergerie avec un moine. Ce dernier, désireux de réconcilier le patient avec son Eglise, le pressait vivement de se jeter à genoux devant une image, cl de demander h Dieu pardon de ses hérésies. « Retire-loi de moi, Satan, » lui dit le condamné, en lançant sur le moine dci regards ofi se peignaient tour à tour le mépris el la colère. Celui-ci quitla aussitôt le prisonnier, monta dans la cliambre criminelle, et raconta ce qui s'était passé au président. Ce dernier, suivi de deux conseillers, descendit dans la chapelle de la conciergerie et essaya de décider le condamné à faire ce que le religieux lui avait conseillé. Pointet, dans un accès d'indignation qui alla jusqu'à la colère, les appela larrons, meurtriers, bourreaux, qui, sans raison, faisaient mourir les disciples de Jésus-Christ.

Le président et ses deux conseillers, irrités de la résistance du martyr, et surtout de ses apostrophes véhémentes, aggravèrent les douleurs de son supplice en ordonnant qu'avant d'être étranglé el brûlé, il eût la langue percée, à moins qu'il ne se rétractât. Il ne se rétracta pas, cl mourut avec un saint courage.

Page 1