LIVRE IV
douter, comme le sanhédrin, il soufflette le Christ à la joue.
Le livre de Marguerite do Valois devait avoir un honneur que Rome n'accorde qu'aux écrits qu'elle poursuit do sesanalhèmes; il fut classé parmi les livres suspects par Nicolas Le Clerc, chargé par l'université de Paris de faire la recherche des livres hérétiques.
Justement indignée des attaques de Bedier et de ses collègues, Marguerite se plaignit à son frère. Celui-ci, peu touché du contenu du Miroir de l'âme pécheresse, mais très-irrilé contre les insolents qui avaient osé attaquer sur leurs tréteaux une fille de France, ordonna contre eux des poursuites. Plusieurs furent jetés en prison. Appelée à examiner le livre de Marguerite, l'iiniversilé de Paris, qui avait alors pour recteur .Michel Cop, désavoua, moins sans doute par conviction que par crainte, l'arrêt de la Sorbonne. Cet acte de l'université calma momentanément l'ardeur des ennemis des luthériens, et donna à ces derniers espoir et courage; surtout quand ilsvirent, quelque temps après, revenir à la cour Gérard Roussel et deux moines de l'ordre des augustins, Berthault et Courault.
Tous ces avantages momentanés étaient dus à la persistance de Marguerite et à la versatilité de son frère, qui, aujourd'hui, frappe les hommes qui ont insulté sa sœur, et qui, demain, frappera sans pitié les luthériens, parce qu'il les croira ennemis de son autorité.
L'arrivée des trois prédicateurs qui, sous la protection do la sœur de François 1" prêchaient à la cour, irrita surtout Bedier, déjà furieux de la décision de l'université qui avait relevé des censures de la Sorbonne le Miroir de l'âme pécheresse. Convaincu, plus qu'aucun de ses collègues, d(i la justice de la cause.qu'il soutenait, le syndic ne mettait pas do bornes à son zèle; il croyait, de bonne foi, que celui qui faisait la guerre à son Eglise la faisait à Dieu même; il se montrait conséquent dans ses haines et demeurait constamment fidèle à l'esprit de sa robe. Il se présente donc à nous comme l'incarnation vivante du prir.cipe ultramontain, plus digne encore de pitié que de haine. Quand les principes vrais ou faux nous dominent, nous en devenons les esclaves pour le bien ou pour le mal.
Les discours de Gérard Roussel exaspérèrent Bedier. Ce
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luthérien était le f)réilirateur que Marguerite aiïeciionnait le plus: elle aimait sa parole forte, incisive, mais toujours douce. Elle ie chargea do prêcher le carême en sa présence, au grand scandale do tous les ennemis des réformés. Une foule d'élite so pressait à ses sermons. Sous, sa parole, et surtout sous le marteau de la .sainte Ecriture, les dogmes romains étaient battus en brèche. Tout ce que la Bible gagnait en autoiité, le pape le perdait en puissance. Livré à ses plaisirs, François I" laissait crier les sorbonistes. Rien ne lui tenait moins à cœur que la messe et les plaintes do Bedier et de ses amis. Mais ce qu'il laissait faire avec autant de facilité, il le laissait proscrire avec la môme insouciance.
Quand «n étudie la vio de ce monarque, qui pouvait décider du sort de Rome et la briser comme un verre fragile, on reporto involontairement ses regards vers le Roi des rois, qui tient dans sa main le cœur des princes, comme le potier son argile. Tout se rapetisse alors, lui seul est grand.
A force de ruses et d'intrigues, Bedier parvint à faire taire les voix qui l'importunaient. Il ne réussit cependant qu'à demi, car Gérard Roussel, Bertault et Courault, ardents comme des missionnaires qu'aiguillonne la vue des erreurs qu'ils sont appelésà combattre, allaient de maison en maison, attaquant Rome et répandant la sainte Ecriture. L'esprit d'examen, ravivé par la mortd'un grand nombre do martyrs, prenait de nouvelles forces et donnait à la Sorbonne des alarmes d'autant plus grandes, que chaque jour elle apprenait une nouvelle victoire do ses ennemis. Dans l'impossibilité où elle était pour le moment de livrer à des juges les hardis missionnaires, ;lle fit prêcher une nouvelle croisade contre eux. Dans les diverses paroisses do Paris, les [irédicateurs les présentaient comme des insensés, ennemis de tout ordre moral, religieux et politique. C'étaient des monstres, des tisons d'enfer. La sainte Ecriture avait une large part de ces insultes passionnées. Ces alUniues n'atteignaient pas leur but. Elles irritaient sans douteccrtaines personnes contre les propagateurs des saints enseignements, mais elles donnai^ent en même temps à d'autres le désir de connaître ces hérésies sidamnablcs, pour lesquelles le clergé n'avait
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pas assez d'anathèmcs. Si dans ce momcnlles lulhéricns avaient pu opposer discours à discours, cliairc à chaire, Paris tout entier so fût rangé avec une sympathique acclamation du côté de la Réforme. Cela ne se fit pas : ce n'était pas dans les plans de Dieu.
Les attaques qui, à l'instigation de Bedier, avaient lieu dans les diverses églises de Paris, ne lui faisaient pas ouhlier le bras séculier. Il dénonça les prédicateurs et obtint un mandat d'arrêt contre eux. Berlault seul échappa aux poursuites : Courault et Gérard Roussel ne furent fias condamnés, grâce à l'université qui, peut-être un peu par jalousie contre la Sorbonne, déclara, le 12 mai 1533, que les propositions imputées aux accusés n'avaient que l'apparence de l'hérésie.
Le tour de Bedier était rrrivé. Cet homme qui, comme l'ultramontain de nos jours, subordonnait tout à l'autorité de son Eglise, prêt, à toute heure du jour, à jeter le Irône par-dessus l'autel, avait blessé le roi par des discours insolents et séditieux. François le frappa avec la même facilité qu'il frappa plus tard les luthériens : Bedier fut e.xilé.
Cinq ans plus tard, le 8 février 1537, dans un château bâti au milieu des vagues de la mer, sur les côtes orageuses delà Bretagne, Bedier se mourait, seul, sans autre? témoins de son agonie que son geôlier et le prêtre (lui l'assistait dans ses derniers moments, lise préparait à ' j com[iaraîtrc devant Celui qui rend à chacun selon ses ; œuvres, et récompense l'homme selon la mesure de sa ' fidélité. Que se [)assait-il en ce moment suprême dans le ; cœur de ce prêtre, qui eût voulu pouvoir noyer la Réforme ' dans le sangdeson dernier disciple? Dieu seul iesail. Pen- ^ dant les heures de sa dure et humiliante captivité, tourna- ' t-il ses regards vers Celui qui, seul, est le chemin, la ' vérité et la vie? Dieu seul le -sait encore. Quoi qu'il en , soil, nous désirons que la disgrâce et l'infortune lui aient .donné leurs sévères leçons, et (jue celui ([ui ne respirait, "j comme Saul de Tarse, que le carnage, ait entendu au mi-
lieu dos vaincs do l'océan lo Saitl, Sanl, pourquoi mr, pprsécufrs-lu? Oh ! il y a quelque chose de triste dans ce litde mort qui est un bûcher, mais un bûcher aussi peu honorable que celui de Louis de Bcrquin est glorieux. Lo temps réunit tout, palais et chaumières, rois et sujets, martyrs et bourreaux.
Le château dans lequel expira Bedicr est le célèbre mont Saint-Michol.
Il est plus facile d'avoir de la force que do la modérer. L'histoire de toutes les révolutions politiques et sociales le démontre, sans'que pour cela le passé apporte une leçon salutaire à l'avenir. Ce qui arriva dans l'arène poli tique eut lieu dans l'arène religieuse. Les luthériens, qui jusquelà avaient, malgré la Sorbonncet le parlement, gagné du terrain, auraient compromis complètement leur œuvre, si elle n'eût pas procédé directement de Dieu. Ils furent trop impatients. Dans leur ardeur à tout gagner, ils faillirent tout perdre. Voici comment cela arriva : la petite Eglise de Paris croissait en connaissance et en grâce sous la pieuse et habile direction de Gérard Roussel et do Courault. Chaque jour de nouveaux membres venaient grossir ses rangs. Fondée au milieu des périls, menacée sens cesse dans son existence, ne sachant pas toujours le matin ce que le soir lui réservait, elle avait cette sève do vie que donne le danger, qui, ôtant toute confiance au bras de la chair, porte naturellement le fidèle à chercher en Dieu sa force et sa consolation. Le jour où le troupeau perdit par l'emprisonnement ses deux pasteurs, il perdit SOS doux guides. Livré à lui-même, il n'eut ni assez de tête pour orienter sa barque, ni assêz de sagesse pour attendre en paix sa délivrance. Comme dans toutes les maisons sans maître, l'esprit d'insubordination introduisit au soin de l'Eglise des divisions qui y formèrent deux camps bien tranchés : celui des temporiseurs et celui des zélés.
Les premiers voulaient que l'on usât de prudence et de
ménagements, que les réunions continuassent à être secrètes et que rien au dehors ne distinguât les fidèles do