‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 76 sur 149 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

de=truit, tout englouti. Ils ont déshérité princes et rois, seigneurs, marclianset tout ce qu'on peut dire, soit mort ou vif. En somme vérité leur faict défaut, vérité les menace, vérité les pourchasse, vérité les épouvante : par laquelle en bref leur règne est destruit à jamais. »

A son retour, Feret fit connaître aux frères de Paris la réponse de ceux de Savoie ; il communiqua ensuite à quelques amis, et notamment à Courault, l'écrit contre la messe. Celui-ci approuva le fond, mais désapprouva la forme, et fut d'avis avec beaucoup d'autres fidèles, connus parleur sagesse et leur courage, qu'il ne serait pas prudent de le répandre, parce que sa diffusion serait le moyen infaillible d'exciter la rage de leurs ennemis, et de les porter à de nouvelles persécutions.

Ces sages avis ne furent pas écoutés. Feret, à côté de son ardeur de polémiste, singulièrement accrue par tout ce (ju'il avait vu, avait aussi son amour-propre d'homme. Il regardait la philippique dont il était porteur comme un chef-d'œuvre, etvoyait en elle le pendant de la célèbre Captivité de Babylone de Luther. Les encouragements qui lui eussent fait défaut, s'il eût rapporté de son voyage une réponse pacifique, ne lui manquèrent pas avec les conseils téméraires des luthériens de la Savoie. La sagesse ne fut pas écoutée. Courault, lui-même, malgré son âge et son expérience, se laissa entraîner, et le 18 octobre 1534 les Parisiens en se réveillant virent leurs rues et leurs places publiques tapissées de petits traités en forme de placards, ils s'approchent, lisent, et ne sont pas peu étonnés en voyant leur messe attaquée dans un style violent, dégénérant sans cesse en personnalités et en insultes. Ils s'indignent moins encore du contenu du pamphlet que de sa forme. Tel d'entre eux qui eût applaudi à une dissertation de Mélanchthon contre la messe, se sent plein de colère contre l'écrit sans charité qu'il a sous les yeux.

Les réformés devaient expier cruellement le zèle imprudent do Feret. François 1", à son retour de Dlois, trouva l'un des[)lacurds affiché à la porte do son cabinet.

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Col acto lui parut si insolent qu'il oublia Mélanchthon, i;t jura (le punir les coupables. Dans son indij^nation, il no pouvait comprendre un tel excès d'audace; et dans ces lîofonnés, qui ne songeaient nullement à amoindrir son autorité, il ne vit quedessédili(!ux qui, après avoir [lorlé la main sur l'autel, la porteraient infailliblement sur son trône. Son entourage, généralement défavorable à la Itéfornie, saisit l'orcasion au vol; elle même homme qui voulait faire venir Mélanclithon à sa cour pour y discuter avec les princi[)aux théologiens de son royaume, fit a[)- |)eler le lieutenant criminel Morin, « grand adversaire, dit Théodore de Tièzc, do la religion, fort dissolu on sa vie (!t renommé entre tous les juges de son temps pour la hardiesse qu'il avait de faire des captures et sa subtilité à surprendre les criminels en leurs réponses. ' »

L'ouvrier était à la hauteur de ruuivrc. 11 rcclicircha ceux de la nouvelle relii;ion, et réussit si bien, (ju'en peu lie temps il rem|ilit, dit de lii-ze, les prisons d'homÊnes cl de femmes de <]ualilé.

Le traité-placard portait ses fruits : les fidèles en sentaient déjà toute l'amertume.

La terreur était au cam[) dos luthériens, qui ne doutèrent plus du sort qui les attendait après avoir été témoins d'une procession fameuse (]ui a pris date dans l'iiistoire. Elle eut lieu en ex[iiation de l'outrage fait au saintsacrement. Le 21 janvier l.')3-'), elle sortit de l'église do Saint-Germain l'Auxerrois, entre huit et neuf heures liu malin, au iiiilicu d'un immense concours do population, En tôle marchaient des prêtres vêtus d'habits rcs[)lendissants, portant dans des coffrets, Ic^s uns avec les mains, les autres sur des coussins de vcdours, les reli(iu(\s do saint Germain, diî saint Landry, de sainte Geinniève. l'our cette occasion solennelle, la Sainle-Chapelle avait ouvert tous ses trésors ; et, pour la première lois depuis saint Louis, ses reliques si renommées étaient sorties do ses reliiiuaires pour être pronumées processionnellement.

' Tli.'od. d(i fièzc,aii. ]o31.

LIVKE IV.

Pnrnii toutes ces richesses dédaignées des luthériens, fiffurait nu premier rang la lêlc de saint Louis. Le clergé I Toiilait, par ce luxe de mise en scène, (aire descendre la rosée de la grâce sur les catholiques et le feu du ciel sur les novateurs.

Le vieillard courbe sou? le poids des ans, en voyant passer l'immense et splendide cortège, ne se souvint pas d'avoir vu quehjue chose d'aussi beau et d'aussi imposant. Evèi]ues, abbés mitrés, chanoines, religieux do tous les ordres y foisonnaient. La Sorbonne y était au grand complet. Après la Sorbonne, venait du Bellay, évêque de Paris, portant dans les mains le saint-sacrement. François l^'' suivait, tête nue, tenant à la main une grande torche de cire viorg.^ Après le roi venaient les princes, les princesses, des ducs, des comtes, des ambassadeurs. La ioule suivait ou lorniuit la haie.

D'un pas grave cl lent, le corli g.! panourul les principaux quartiers de la ville, et fil une halle dans ses six principales places, au milieu de chacune desquelles s'él(!vait un magnifique re[iosoir pour le saint-sacrement.

Jusqu'ici le clergé ne nous apparaît que comme un habile maître des cérémonies. 11 adorait Dieu à sa manière, montrant sa foi par les pompes de son culte. Dans son zèle cepiMidant il voulait présenter au Christ dont il se constituait le vengeur quelque chose de plus [)rccicux que les prières et les pompes de son culte : il lui offrait du sang. A côté de chai]ue rcposoir, il avait fait dresser une [loteiue et un bûcher. .Michel Morin, le grand pourvoyeur de la léte, lui avait livré six luthériens, un pour chaque bûcher. Le peuple ne pouvait contenir sa joie; peu s'en fallut que, dans sa hâte de les voir mourir, il ne les arrachât des mains de ses bourreaux pour les déchirer lui-même.

Cette joie atroce explique la mort de saint Etienne, le premier martyr chrétien.

Dans cet horrible et sacrilège drame, les luthériens furent admirables d'intrépidité. Dieu les soutint merveilleusement : pas un ne faiblit. Tous glorifièrent haute- \nenl le Sauveur, pour la cause ducjuel ils mouraient. 2'était pour avoir voulu lui être fidiiles (}u'ils étaient exposés en spectacle et livrés aux mains d'hommes plus

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criiels que les bôtes féroces. Le peuple, cette eau mouvante et agitée, qui crie aujourd'hui Hosanna! et demain: Ole, ote, crucifie-le ! se sentit cependant touché par tant d'énergie unie à tant de douceur et do calme. 11 eût volontiers crié grâce, mais il y avait là un homme au cœur de bronze qui ne l'eût pas écouté : cet homme, c'était le roi qui s'était fait bourreau. Il avait décidé que ces malheureux luthériens seraient liés à une solive placée en balançoire qui s'abaissait pour plonger les victimes dans les flammes du bûcher, et qui se relevait aussitôt pour prolonger leur supplice, jusqu'à ce qu'enfin la flamme, gagnant les cordes qui les tenaient garrottés à la solive, les fit tomber au milieu du feu. '

« On attendait, dit Sismondi, pour faire jouer cette horrible balançoire, que le roi fût arrivé au pied du bûcher, afln qu'il vît le moment ofi le malheureux tomberait dans les flammes. » En effet, à chaque station, le roi remettait sa torche au cardinal de Lorraine, joignait les mains, et, humblement prosterné, implorait la miséricorde divine sur son peuple, jusqu'à ce que le patient eût expiré dans d'atroces douleurs. Six fois, le père des lettres passa sa torche au cardinal ; six fois, il pria pour son peuple : une telle prière fait horreur.

La procession, partie de Saint-Germain l'Auxerrois, se termina à Sainte-Geneviève, oh l'on chanta une messe pour remercier Dieu des bénédictions qu'il avait répandues sur l'Eglise. Roi, prêtres et peuple, n'avaient pas même l'idée que ce qu'ils appelaient bénédiction n'était qu'une tuerie. Ils avaient oublié, ou plutôt ils ne savaient pas, que l'Eglise du Crucifié ne verse d'autre sang que le sien.

Après trois cents ans, nous sommesétonnésdc ces scènes de barbarie, qui n'étaient aux yeux do leurs auteurs que des actes méritoires de la vie éternelle. François 1", qui eût préféré voir sa main se sécher plutôt que de verser du poison dans la coupe d'un ennemi, répandit sans remords le sang de ses plus fidèles, sujets; et telle est la

• Sismondi. Ilisloire de Tinnce, aiiii^o 1525.

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